mercredi 31 décembre 2025

Les livres lus en 2025 (en français)

(Titre / Auteur / Maison d'édition / Année de parution / Lieu d'acquisition)
1°) Le Macroscope / Joel de Rosnay / Seuil / 1975 (Gibert Joseph Saint-Michel, Paris)
2°) Le Testament Syriaque / Barouk Salamé / Rivages / 2009 (électronique)
3°) La prospérité du vice / Daniel Cohen / Le Livre de Poche / 2011 (Gibert Joseph Saint-Michel, Paris)
4°) Gouverner: Loi, pouvoir et domination / Hannah Arendt / Payot / 2024 (Gibert Joseph Saint-Michel, Paris)
5°) Arabian Thriller / Barouk Salamé / Rivages / 2011 (électronique)
6°) L'homme Moïse et la religion monothéiste / Sigmund Freud / Folio Essais / 2010 (Gibert Joseph Saint-Michel, Paris)
7°) L'art de la thérapie / Irvin Yalom / Folio / 2013 (Librairie El Moez, Tunis)
8°) Et Nietzsche a pleuré / Irvin Yalom / Le Livre de Poche / 2007 (Gibert Joseph Saint-Michel, Paris)
9°) Journal d'un apostat / Anouar El Fani / Arabesques / 2017 (Librairie Al Kitab, Mutuelleville, Tunis)
10°) Le livre du souvenir / Tahar Bekri / Elyzad / 2007 (Librairie Al Kitab, Mutuelleville, Tunis)
11°) Satan était un ange / Karine Giebel / Pocket / 2014 (Gibert Joseph Saint-Michel, Paris)
12°) Le Mariage parfait / Jeneva Rose / Pocket / 2023 (Fnac Cagnes-Sur-Mer)
13°) La Vague / Todd Strasser / Pocket / 2009 (Fnac Nice)
14°) Jusqu'à ce que la mort nous unisse / Karine Giebel / Pocket / 2019 (Fnac Nice).
15°) Ceux qu'on aime / Victoria Hislop / Le Livre de Poche / 2019 (Fnac Nice)
16°) Code 612 / Michel Bussi / Pocket / 2021 (Fnac Nice)
17°) Ecce Homo / Friedrich Nietzsche / 1001 Nuits / 2022 (Fnac Cagnes-Sur-Mer)
18°) Le Secret des Secrets / Dan Brown / JC Lattès / 2025 (électronique)

dimanche 9 novembre 2025

ECCE HOMO de Friedrich NIETZSCHE

 "Dans tout cela — dans le choix de la nourriture, du lieu et du climat, dans le choix des divertissements — l’instinct de conservation commande, un instinct qui s’exprime de la façon la moins équivoque sous forme de défense de soi. S’abstenir de voir certaines choses, de les entendre, de les laisser venir à vous, premier commandement de la sagesse, première démonstration que l’on n’est pas un objet du hasard, mais une nécessité. Le mot courant pour cet instinct de défense s’appelle le goût. Son impératif commande non seulement de dire « non » quand le « oui » serait une preuve de « désintéressement », mais encore de dire « non » le moins possible. Se séparer, se mettre à part de ce qui obligerait toujours et encore à répondre par un « non ». La raison nous montre que les dépenses de force qui vont à la défensive, si petites qu’elles soient, lorsqu’elles deviennent la règle, l’habitude, provoquent chez nous un appauvrissement extraordinaire et parfaitement inutile. Mes grandes dépenses de forces ce sont les accumulations de petites dépenses. La préservation de soi, la défense des approches nécessitent une déperdition de forces — que l’on ne s’y trompe pas — une dilapidation de l’énergie, dans un but purement négatif. Quand on se tient sur la défensive, en prolongeant l’état précaire qui est conditionné par cette tactique, on finit par devenir tellement faible qu’on ne peut plus se défendre.

Admettez que je sorte de ma maison, et qu’au lieu de me trouver dans une rue de la calme et aristocratique ville de Turin je sois dans une petite ville allemande : mon instinct aurait alors à se garer, pour repousser tout ce qui viendrait à moi de ce monde écrasé et lâche. Ou bien encore je me trouverais dans une grande ville allemande, une création du vice, où rien ne pousse, où toute chose, en bien et en mal, est introduite du dehors. N’en serais-je pas réduit à me transformer en hérisson ? — Mais, se laisser pousser des piquants serait du gaspillage, double luxe, lors même qu’il nous est loisible de nous en passer et de garder les mains ouvertes.

Une autre mesure de la sagesse et de la défense de soi consiste à réagir aussi rarement que possible, à se soustraire aux situations et aux conditions où l’on serait condamné à suspendre en quelque sorte sa « liberté », son initiative, pour devenir un simple organe de réaction. Je prends comme terme de comparaison nos rapports avec les livres. Le savant qui en somme se contente de « déplacer » des volumes, — chez le philologue de dispositions moyennes, ce chiffre s’élève à environ 200 par jour — ce savant finit par perdre complètement la capacité de penser par lui-même. S’il ne remue pas de volumes il ne pense pas. Il répond à une excitation ( — une idée qu’il lit) quand il pense, et finalement ilse contente de réagir. Le savant dépense toute sa force à approuver et à contredire, à critiquer des choses qui ont été pensées par d’autres que lui, — lui-même ne pense plus jamais… L’instinct de défense s’est affaibli chez lai, autrement il se mettrait en garde contre les livres. Le savant est un décadent. J’ai vu de mes propres yeux des natures douées, de disposition abondante et libre, qui, lorsqu’elles ont atteint la trentaine, sont ruinées par la lecture. Elles ressemblent à des allumettes qu’il faut frotter pour qu’elles donnent des étincelles — des « idées ». Dès la première heure du matin, quand le jour se lève, quand l’esprit possède toute sa fraîcheur, quand la force est à son aurore, lire alors un livre, j’appelle cela du vice ! "

                                                      Friedrich NIETZSCHE

                                                                     ECCE HOMO

  (Pourquoi je suis si malin, paragraphe 8, pp. 57-59)

                         Éditions Mille et une nuits, Paris, 2022

lundi 20 octobre 2025

Présumé projet d'instauration d'une base militaire américaine au Maroc : Quel impact sur le Grand Maghreb ?

Selon plusieurs sources diplomatiques relayées par Reuters, l'administration américaine étudie la possibilité de déplacer les bases aériennes et navales, actuellement situées en Andalousie, vers le Maroc. Quel est l'impact géostratégique de cette implantation militaire sur les plans régional et continental ?

Les Américains misent sur le Maroc à deux niveaux. Le premier niveau porte sur son conflit avec l'Espagne concernant le financement de la défense au sein de l'OTAN et le deuxième concerne une possible relocalisation du siège du Commandement des États-Unis pour l'Afrique (AFRICOM) de Stuttgart, en Allemagne, à Kénitra, au Maroc.

La crise avec l'Espagne s'est envenimée après que le président américain Donald Trump a menacé d'imposer des droits de douane punitifs à l'Espagne, reprochant à son gouvernement de refuser de porter ses dépenses militaires à 5 % du PIB, un objectif qu'il tente d'imposer à tous les alliés de l'OTAN. De fait, le Maroc émerge comme un candidat stratégique potentiel pour accueillir les bases militaires américaines stationnées dans le sud de l'Espagne.

Concernant l'Africom, cette relocalisation stratégique, portée par le général Michael Langley, fait du royaume chérifien le pivot de la politique sécuritaire américaine sur le continent, en particulier dans un Sahel en proie au chaos, "Dans les deux cas, il s'agit d'un redéploiement d'une grande importance géostratégique aussi bien au nveau régional que continental", nous dira le juriste Salem Chérif. Et d'ajouter: "Selon LSi Africa, ce projet s'inscrit dans un contexte de recomposition des alliances en Afrique, où la présence militaire et diplomatique de la Russie ne cesse de croître. Washington tente désormais de renforcer ses partenaires stratégiques, notamment avec Rabat, pour reprendre pied dans une région confrontée à une instabilité chronique. D'où cet intérêt des militaires américains de rapprocher le commandement de son terrain d'action. Il faut rappeler que les Américains avaient auparavant opté pour la Tunisie pour accueillir le commandement de l'Africom".

Militaire, mais aussi économique...

"Toujours, selon LSi Africa, si cette relocalisation se concrétise, elle marquera un tournant majeur dans la politique africaine des États-Unis. Elle traduirait une volonté claire de contrer les influences concurrentes - russes et chinoises notamment - perçues comme motivées davantage par l'exploitation des ressources minières que par la sécurisation des populations civiles", estime notre interlocuteur du jour, le juriste et analyste politique Salem Chérif. Qu'en est-il, en outre, de l'impact de cette implantation militaire américaine au Maroc sur la Tunisie et la région de l'Afrique du Nord ?

Selon Chérif: "Le renforcement de la présence militaire américaine au Maroc signifie, à mon sens, que les USA considèrent Rabat comme un allié fiable et durable. Ce choix est de nature à mettre la pression sur des pays comme l'Algérie et à un degré moindre la Tunisie. Mais c'est sur le plan économique que les Américains vont chercher à affaiblir le rôle des Chinois et des Russes en Afrique du Nord. Il faut savoir que les chercheurs mettent en évidence un investissement colossal de 45 milliards d'euros entre 2025 et 2030 dans les pays francophones d'Afrique. Ces financements se concentrent sur les télécommunications (35 %), l'énergie (28 %), les transports (22 %) et l'industrie manufacturière (15 %). L'approche chinoise ne se réduit pas à un simple transfert de capitaux. Elle s'accompagne de transferts technologiques, de programmes de formation et de la création de zones économiques spéciales. En aucun cas, les Américains ne permettront, en effet, à la Chine de s'étendre davantage en Afrique du Nord. Et comme le dit si bien une étude, c'est un choc pour la diplomatie et l'armée des États-Unis de voir des pays africains, dont notamment l'Algérie, choisir l'appui militaire russe, les iraniens et turcs, et les véhicules chinois."

Myriam BEN SALEM MISSAOUI

Le Quotidien (Tunis), Dimanche 19 octobre 2025, p. 5

Un loup dans la bergerie

 La ville marocaine de Dakhla est le candidat le plus sérieux devant abriter le siège de l'Africom, le Commandement des États-Unis pour l'Afrique. C'est ce qui ressort d'une information assez explosive que viennent de publier de nombreux médias dont des sites électroniques qui jouissent d'une certaine crédibilité. Bien que Washington et le Royaume marocain soient liés depuis des années par une coopération militaire étroite appuyée par des installations de soutien, le présumé projet de créer une base militaire américaine au Maroc suscite des appréhensions et des craintes, notamment de la part des pays voisins, particulièrement dans un contexte régional et international tendu marqué par la montée des défis et des incertitudes au double plan géostratégique et sécuritaire. Il faut dire que ce projet, qui n'est pas nouveau, alimente par intermittence les rumeurs. Pour rappel et lors de l'audition devant la commission des forces armées de la Chambre des représentants intitulée "Position militaire des États-Unis et défis pour la sécurité nationale au Moyen-Orient et en Afrique", le général Michael Langley a indiqué que l'armée américaine envisageait de transférer le siège Du Commandement des États-Unis pour l'Afrique de Stuttgart en Allemagne à Kenitra au Maroc, un pays qu'il a qualifié de "partenaire le plus fiable du continent africain". Depuis l'entrée en fonction de Donald Trump en janvier dernier, le général Langley est revenu, semble-t-il, à la charge pour demander à plusieurs reprises la concrétisation de ce projet qui revêt, aux yeux des dirigeants US, un intérêt stratégique de plus haute importance dont le principal objectif est de "contrer l'influence grandissante dans la sphère nord-africaine de la Chine et de la Russie et renforcer d'une manière générale la présence des États-Unis sur le continent noir.

L'affaire fait en tout cas à l'heure actuelle beaucoup de vagues et de remous. Elle nourrit surtout des suspicions et des craintes, car pour certains pays de la région et cela se comprend, la perspective d'installer une base militaire permanente en Afrique du Nord est perçue comme un dangereux fait accompli qui revient à introduire un loup dans la bergerie. Pourtant, lors d'une visite à Alger en 2021, axée sur la situation au Maghreb, le secrétaire d'État américain adjoint de l'époque, David Schenker, a nié toute intention des États-Unis d'instaurer une base militaire au Sahara occidental, dans le cadre du récent accord avec le Maroc.

Partant de l'évidence qu'en politique les promesses n'engagent que ceux qui leur prêtent une oreille attentive et que les accords et les engagements ne jamais statiques et immuables, il se pourrait que les choses aient changé depuis. Une telle hypothèse est d'autant plus plausible que des événements, le moins qu'on puisse dire spectaculaires, sont survenus ces dernières années qui confirment ce constat marqué d'ailleurs par l'émergence d'une nouvelle donne. Il est bon de rappeler, à cet effet, que, lors de son premier mandat, Donald Trump a reconnu la souveraineté du Maroc sur le territoire contesté du Sahara Occidental et ce, moins de 24 heures après que le Royaume a accepté de normaliser ses relations avec Israël dans le cadre des fameux "Accords d'Abraham". Mieux encore, l'administration du revenant locataire de la Maison Blanche s'est mise en ordre de marche en annonçant récemment qu'elle allait commencer à aider les entreprises souhaitant investir dans le Sahara occidental. Ce territoire riche en hydrocarbures et qui recèle d'importantes richesses minérales comme le fer, le phosphate et l'uranium attise de toute évidence la convoitise du pays de l'oncle Sam, non habitué de toute façon aux actes désintéressés. Par conséquent, l'instauration d'une base militaire limitrophe pour protéger les intérêts des États-Unis dans la région répond d'une certaine manière à un besoin logique.

Un besoin logique peut-être pour Washington, mais il faut reconnaître qu'une telle perspective n'est pas du tout rassurante pour les pays voisins et notamment l'Algérie et ce pour des raisons qui n'échappent d'ailleurs à personne. Région à gros enjeux géostratégiques et théâtre d'une guerre d'influence larvée à laquelle se livrent les grandes puissances, le Maghreb arabe sera-t-il prochainement au cœur d'une future tourmente? On ose espérer que cela ne sera pas le cas, même si les prémices d'un scénario détestable commencent, quoi qu'on le dise, à se profiler à l'horizon. C'est par l'unité et la solidarité agissante que les pays de la région pourront relever avec succès les challenges et les défis présents et à venir...

Chokri Baccouche

Le Quotidien (Tunis), Dimanche 19 octobre 2025, p. 2

vendredi 26 septembre 2025

LES IRREMPLAÇABLES - Cynthia Fleury (Folio, 2023)

                                                                         PROLOGUE

 « [« La folie, c’est en quelque sorte un langage qui se tient à la verticale, et qui n’est plus la parole transmissible, ayant perdu toute valeur de monnaie d’échange. […] Il est normal que les écrivains trouvent leur double dans le fou ou dans un fantôme », Michel Foucault, Dits et Écrits (1954-1988), t. II : 1970-1975, Gallimard, p.114] » (p. 14).

[Cynthia Fleury, Métaphysique de l’imagination, éditions d’écarts, 2000] » (p.15).

« Pour différencier le pouvoir de la domination, Foucault a pu évoquer les relations conjugales traditionnelles des sociétés du XVIIIe et du XIXe siècle : « On ne peut pas dire qu’il n’y avait que le pouvoir de l’homme : la femme pouvait faire tout un tas de choses : le tromper, lui soutirer de l’argent, se refuser sexuellement. Elle subissait un état de domination, dans la mesure où tout cela n’était finalement qu’un certain nombre de ruses qui n’arriveraient jamais à renverser la situation. Dans ces cas de domination – économique, sociale, institutionnelle ou sexuelle –, le problème est en effet de savoir où va se former la résistance [Michel Foucault, Dits et Écrits (1954-1988), t. VI : 1980-1988, Gallimard, p. 720] ». Ni le pouvoir ni la domination n’empêchent la résistance : ils la suscitent tout autant qu’ils la brisent. Inverser un rapport de force, ce n’est nullement avoir le pouvoir. En démocratie, « le lieu du pouvoir est vide », synthétisait Claude Lefort. Du moins, cherche-t-elle à le laisser vide. « Le processus de la désincorporation et de la désintrication du pouvoir, du savoir, et de la loi, constituent la principale mutation symbolique des temps modernes [Claude Lefort, « La dissolution des repères et l’enjeu démocratique », Le Temps présent, Écrits 1945-2005, Belin, 2007] » (p. 16).

INDIVIDUATION ET IRREMPLAÇABILITÉ

LES FIGUES DE L’INDIVIDUATION (I) : GNÔTHI SEAUTON ET MÊDEN AGAN

« Connaître, c’est d’ailleurs se souvenir. Et la réminiscence inaugurale platonicienne est celle contée par Aristophane dans Le Banquet. La connaissance sera le symbole de l’autre, de cette unité originelle qui n’est plus. « La nature humaine était primitivement bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui. D’abord, il y avait trois sortes d’hommes, les deux sexes qui subsistent encore, et un troisième composé des deux premiers et qui les renfermait tous deux : il s’appelait androgyne ; […]. Jupiter examina avec les dieux ce qu’il y avait à faire dans cette circonstance. […] Je crois avoir trouvé, dit-il, un moyen de conserver les hommes et de les rendre plus retenus, c’est de diminuer leurs forces : je les séparerai en deux ; par là ils deviendront faibles ; et nous aurons encore un autre avantage, qui sera d’augmenter le nombre de ceux qui nous servent [Platon, Le Banquet, 189e-190d] ». Ainsi, porter un regard de vérité sur soi, c’est se souvenir de cette scission primitive, savoir que l’on ne fera jamais unité seul. Connaître, c’est se souvenir, au sens aussi où connaître c’est choisir ce que l’on n’oubliera pas » (p.22).

« Foucault retient une interprétation plus pragmatique encore, celle de Roscher : « Toi qui viens consulter, ne pose donc pas trop de questions, ne pose que les questions utiles, réduis à ce qui est nécessaire les questions que tu veux poser [« Weiteres über die Bedeutung des E zu Delphi und dir übrigen grammata Delphika », von W. H. Roscher, Philologus, 60, 1901, pp. 81-101, cité in Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, cours au Collège de France 1981-1982, Gallimard/Seuil, 2001, p. 5] » (p. 23).

« « Je ne connais rien de plus perfide que la plaisanterie d’Épicure s’est permise à l’égard de Platon et des platoniciens ; il les a appelés Dionysiokolakers. Cela veut dire d’abord et selon l’étymologie « flatteurs de Dionysios », acolytes de tyran, vils courtisans ; mais cela signifie encore « un tas de comédiens, sans ombre de sérieux » (car Dionysiokolax était une désignation populaire du comédien) [Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886), I, 7] ». L’affectation n’est pas l’attention. Philosopher, ce sera toujours destituer le simulacre » (p. 23-24).

« « Les lois sont faites pour les faibles et par le grand nombre. C’est pour eux et dans leur intérêt qu’ils les font et qu’ils distribuent les éloges ou les blâmes ; et, pour effrayer les plus forts, ceux qui sont capables d’avoir l’avantage sur eux, pour les empêcher de l’obtenir, ils disent qu’il est honteux et injuste d’ambitionner plus que sa part et que c’est en cela que consiste l’injustice, à vouloir posséder plus que les autres. » La sophistique rétablit ainsi – selon ses dires – la justice naturelle, celle des forts selon lesquels les réminiscences delphiques sont des farces. Pour s’extraire des voies du mensonge (Calliclès) et du mythe (Aristophane), il fallait bien que la philosophie se révèle le mode de véridiction critique, celui-là même qui s’interroge sur les conditions de possibilité de la connaissance e sur le cadre relationnel qu’elle suppose » (p. 24).

LES FIGURES DE L’INDIVIDUATION (II) : IMAGINATIO VERA

« [L’imaginatio vera, littéralement l’imagination vraie, est un mode de connaissance, à différencier de l’imaginaire, très présent dans la tradition néoplatonicienne, renaissante et alchimiste. À l’inverse de la puissance fantasmatique, la faculté imaginative ou imaginale (Corbin) est noétique, éthique et créatrice. Elle est pour l’âme le mode d’accès au Réel. Voir Cynthia Fleury, Métaphysique de l’imagination (éditions d’écarts) et Imagination, imaginaire, imaginal (PUF), pour un état de l’art de la notion] » (p. 25).

« « Ne manquez pas votre unique matinée de printemps », écrit Jankélévitch, en faisant écho à la formule de Pittakos le Sage, « connais l’instant », « connais l’occasion » (kairon gnôthi). L’allusion au printemps n’est pas neutre dans la mesure où elle évoque la régénérescence. Le printemps est cette saison dont l’allure est celle des matins perpétuels. C’est l’éveil en soi. Telle est aussi l’imaginatio vera, une forme de cognitio matutina. La connaissance du matin reste une connaissance en alerte. Elle est susceptible de saisir ce qui ne vient pas de l’individu » (p. 26).

« « L’occasion est au bord du sentier [Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, t. I : La Manière et l’Occasion (1980), Seuil, « Points Essais », 1981, p. 144] ». Connaître nécessite le passage par la forme pronominale pour advenir en tant que tel. Il n’y a pas d’accès à la connaissance pour celui qui n’est pas prêt à l’introspection, et donc au changement. Proche de la notion d’imaginatio vera, celle de vis formandi [La vis formandi, littéralement la force créatrice, la puissance formelle, créatrice de formes, de vie, animant la matière] nous rappelle, quant à elle, le rôle tenu par l’imagination dans les collectivités humaines comme chez les êtres singuliers. Castoriadis en a fait la puissance de création, la faculté constitutive du champ social-historique, celle qu’il nomme « l’imaginaire social instituant [Cornelius Castoriadis, Les Carrefours du labyrinthe, t. VI : Figures du pensable, Seuil, 1999, p. 94] ». Le logos (la Raison, la Parole), la polis (la Cité) sont des méta-institutions symboliques dans la mesure où elles ouvrent le champ du symbole et traversent tout ce qui fait institution et société pour l’homme grec. Il n’y a pas d’homme grec que ne s’édifie à l’aune de l’absence d’une cité » (p. 26-27).

« Mais qu’est-ce qu’un homme sans la cité ? Se sent-il encore un homme, celui qui est issu d’une errance ? Nos villes sont-elles encore des cités au sens grec, qui édifient l’homme comme une partie d’elles-mêmes » (p. 27).

« « Le temps est irréversible de la même manière que l’homme est libre [Vladimir Jankélévitch, L’Irréversible et la Nostalgie (1974), Flammarion, « Champs Essais », rééd. 2011, p. 7] ». Autrement dit, le temps s’ouvre sur la nécessité même de l’individuation. Le temps ne délivrera son sens qu’à celui qui poursuit le travail d’individuation. Ce travail fait toute sa liberté. Si l’espace peut donner l’illusion d’une véritable liberté quant au « comment » l’individu entend la vivre, ici ou là, le temps ne fournit pas une telle illusion, dans la mesure où il est irréversible. « Le temps est toujours à l’endroit, même quand il est à l’envers, même quand le devenir semble marcher à rebrousse-temps [Ibid., p. 127] ». Une liberté qui ne saisit pas l’instant qui lui est présenté est une liberté disparue, définitivement manquante. Certes, d’autres occasions se présenteront, mais nullement similaires. L’irréversibilité du temps donne ainsi à l’individuation de l’homme sa dimension irréversible. Ne pas saisir l’instant pour cheminer vers soi, ne pas articuler le « connais l’instant » avec le « connais-toi toi-même », c’est manquer la possibilité d’individuation, l’ajourner pour une venue plus improbable encore. Les rencontres avec soi-même sont rares. Elles ne sont nullement de l’ordre du déclic. Connaître l’instant, c’est prendre acte de la nécessité de la rencontre avec le désir propre, cet étranger des cimes. Il n’y a pas d’instant à saisir ou à rater mais il y a à saisir la gravité de ce que contient l’instant, à savoir la dynamique d’individuation. « L’homme est tout entier devenir, et n’est que cela ; et comme le devenir lui-même est tout irréversibilité, il s’ensuit que l’homme entier est tout entier irréversibilité [Ibid., p. 8] ». L’homme n’est que l’individuation qu’il tente. À trop rester hors de cette tentative, il perd l’accès à sa propre humanité » (p. 28-29).

« Ne pas enrayer le processus d’individuation ; la maxime de l’action relève presque de la tautologie : non pas faire l’impossible, mais « oser faire ce qu’effectivement on peut faire » [Ibid., pp. 242-243]. Cette simple action engage le courage de l’individuation, celui-là même qui ne fait pas de celle-ci un simple projet rhétorique » (p. 29-30).

« Sénèque nous recommande de tenir la comptabilité des jours [Vladimir Jankélévitch, La Mort (1966), Flammarion, « Champs », rééd. 1999, pp. 94-95] pour comprendre la valeur de l’irréversibilité et de son incitation à l’engagement personnel. Ce temps, tout entier, il faudra le consacrer à la déconstruction du pouvoir et, de fait, à l’avènement de ce travail qu’est la liberté. Ce temps, c’est celui de la scholè [Des liens immémoriaux entre la scholè grecque (loisir) et la schola latine (école)], cet inestimable temps du loisir d’étudier. Ce temps dont l’inestimable prix fait toute la valeur et la convoitise de ceux qui ont l’illusion d’être puissants et qui veulent faire perdurer l’illusion précisément par sa captation. Le temps, siège de l’irréversible, contient les germes de l’irremplaçabilité » (p. 30).

« Chez Ciercé, chez Calypso, il pense à Pénélope et à son île. Mais une fois rentré chez lui, l’Odyssée occupe son esprit. « Quelle est cette inquiétude qui déjà porte l’insulaire au-delà de son île [Vladimir Jankévélitch, L’Irréversible et la Nostalgie, op. cit., p. 359] ? » interroge Jankélévitch. Le nostalgique est à jamais un exilé. Et il s’agit moins d’un exil spatial que d’un exil temporel. Car ce qui est regretté c’est tel pays à l’instant « t », ou plutôt c’est l’instant « t », à jamais manquant de tel pays. La vérité de l’exil, ce n’est pas l’espace qui n’est plus, mais le temps qui ne permet plus le retour. Il n’y a d’exil que parce qu’il y a de l’irréversible. L’odyssée d’Ulysse ne compte pas l’individuation d’Ulysse, elle conte son impossible individuation, le fait qu’il tourne sur lui-même, croyant tourner autour de son île » (p. 32).

« Ce « nom qui est personne » est une belle ruse face au Cyclope mais elle est le pendant d’une individuation en arrêt. « A-t-on remarqué que lorsqu’Ulysse répond : personne (en grec : outis ou bien oudeis), c’est son propre nom (Odysseys) qu’il déforme à peine ? », souligne Lacoue-Labarthe [La Réponse d’Ulysse et autres textes sur l’Occident, Éditions Lignes, 2011, édition posthume]. L’Occident inverserait-il la question – celle du sujet – qui a été la sienne depuis toujours ? Qui vient après le sujet ? demande l’auteur. Dorénavant, n’y aura-t-il personne plutôt que quelqu’un ? » (p. 33).

« […] Le bon sens a la coutume de le qualifier selon le cas de « bienheureux innocent » ou de « petit c..tin ». Il « se croit » comme on dit en français : en quoi le génie de la langue met l’accent où il le faut, c’est-à-dire non pas sur l’inadéquation d’un attribut, mais sur un mode de verbe, car le sujet se croit en somme ce qu’il est [Jacques Lacan, « Propos sur la causalité psychique », Écrits, t. I, Seuil, 1966, pp. 170-171] » (p. 34-35).

LES FIGURES DE L’INDIVIDUATION (III) : PRETIUM DOLORIS

« Deuxième grande séquence du processus d’individuation, le pretium doloris [Littéralement le prix de la douleur. Voir Pretium doloris, Pauvert, 2003, pour un état de l’art de la notion] ou la question du prix de la douleur, à entendre comme ce que l’homme est prêt à payer et à connaître comme risques pour accéder au Réel, et aux formes de vérité qu’il suppose. Le procès de Socrate en est le témoignage définitif. Connaître et se connaître impliquent d’être en risque. De nouveau, nullement celui de la posture. Simplement celui de se tenir face au Réel et de faire l’épreuve de sa prééminence, si ce n’est celle de son fracas. Dans sa version intériorisée, c’est l’épreuve de cet « aiguillon planté dans la chair des hommes », qui est un « principe d’inquiétude permanent au cœur de l’existence [Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, op. cit., p. 9] », qui fonde et la valeur et la densité du souci du soi. Autre procès emblématique du risque à courir, celui de Jésus, et ni plus ni moins la référence que choisit Nietzsche dans son dernier ouvrage le plus personnel, Ecce homo. Telle est la sentence proférée par Ponce-Pilate, lorsque Jésus paraît sur sa croix [Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean, 19,5]. « Voici l’homme », simplissime sentence pour dire la nudité de celui qu’on livre au supplice, sans raison aucune, si ce n’est celle de la résistance spirituelle. Il pense autrement, propose une autre manière de vivre et d’aimer, d’une non-violence telle qu’elle est subversive. Nietzsche aussi renverse la vision tranquille que l’on peut avoir du philosophe. En cela, l’opinion méconnaît le risque de penser et voit dans le décentrement de ce dernier l’occasion de fuir le monde réel. « Aujourd’hui, lorsqu’on entend dire de quelqu’un qu’il vit « en sage » ou « en philosophe », l’éloge ne signifie guère plus que ceci : « c’est un homme avisé et prudent, qui se tient à l’écart ». Pour le populaire, la sagesse est une espèce de fuite, un moyen et un art de tirer son épingle d’un jeu dangereux ; mais le vrai philosophe – n’est-ce pas notre sentiment mes amis ? – mène une vie « non philosophique » et « non sage », avant tout une vie imprudente ; il assume le fardeau et le devoir des cent tentatives, des cent tentations de la vie : il se risque continuellement lui-même, il jour le jeu dangereux [Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 205] ». Le philosophe n’est pas « un savant pour les brebis » dont la sagesse a l’odeur du « marécage » [Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (1883), II, « Des vertueux », Mercure de France, rééd. 1903]. Avoir le courage de courir un certain type de risques relève de la nature du philosophe. Il n’y a nulle velléité doloriste. Il ne s’agira pas de risquer sa vie pour faire croire à sa valeur. Mais, « le service de la vérité est le plus rude des services [Nietzsche, L’Antéchrist, § 50] », hors de tout théâtre. Le plus rude : parce qu’il blesse la volonté faible, parce qu’il sert la réalité qui fait rouler dans le néant les illusions « hédonistes » du principe de plaisir de l’idéalisme, parce qu’il fait souffrir « ceux qui veulent s’échapper de la réalité par le mensonge […]. Le service de la vérité est le plus rude des services, parce qu’il relève de l’amor fati, il vise l’affirmation de la réalité qui brise ceux qui en souffrent et pour lesquels la seule issue est d’y échapper par le mensonge, par l’idéalisme. Si ce service est « rude », et non pas simplement difficile, exigeant, noble, exaltant, sublime, c’est parce qu’il impose une ascèse, un travail de pulsions contre le principe de plaisir, le refus de l’abandon aux « sirènes » et à la « Circé » de la décadence, de l’idéalisme, du christianisme et de la morale. Il est « dur » parce qu’il est risqué, comme l’audace d’Œdipe est une « monstrueuse abomination contre nature » face à la Sphinx [Éric Blondel, « La « psychologie de la foi » chez Nietzsche : L’Antéchrist, § 50, et Ecce homo, « Pourquoi je suis un destin », § 7 », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2006/4, t. CXXXI, pp. 421-436] ». Ce service n’est autre que l’épreuve du Réel, l’absence d’échappatoire qu’il représente, la fin du mensonge. Le pretium doloris définit cette séquence où l’homme cesse de se mentir. Accéder à la vérité est une entreprise improbable d’autant qu’elle confine souvent à sa transformation en dogme. L’important n’est pas là. Ce qui est déterminant, c’est que le mensonge n’a plus de prise sur l’individu. Il échappe enfin à la falsification qui a eu jusqu’alors tant de prise sur sa vie. La vérité est affaire de futur, avons-nous écrit. En ce sens, elle est une boussole d’individuation comme d’autres d’orientation. Elle est un socle sur lequel s’appuyer pour approfondir cette tentative de subjectivation. Ce n’est pas une vérité qui s’échange avec autrui, qui donnerait lieu à une quelconque comparaison. C’est l’appréhension d’une mesure propre ; non qu’elle ne puisse servir à autrui, mais ce n’est pas là son enjeu. Sur cette vérité, le Nom-des-Pairs [Si l’instance du « Nom du Père » signifie traditionnellement dans la psychanalyse ce qui ordonne et interdit, soit la figure du Père, qui dit non (Lacan), et par ces résistance et séparation, symbolique et réelle, instaure un sujet, le Nom-des-Pairs, quant à lui, en est la version pervertir, car il ne s’agit plus ni de l’autorité, ni de l’autoritarisme du Père, mais de la dictature des Pairs, incarnant un nouvel avatar de la horde primitive] se brise. Le pretium doloris, c’est l’instant où l’emprise du Nom-des-Pairs se brise » (p. 35-38).

LES FIGURES DE L’INDIVIDUATION (IV) : VIS COMICA

« [Vis comica : Littéralement la force comique, la capacité de provoquer le lire] » (p. 39).

« Réduire la vis comica à la farce est insuffisant. La réduire à de l’autodéfense, également. « Aucun doute ne subsiste : l’essence de l’humour réside en ce fait qu’on s’épargne les affects auxquels la situation devrait donner lieu et qu’on se met au-dessus de telles manifestations affectives grâce à une plaisanterie […]. L’humour ne se résigne pas, il défie, il implique non seulement le triomphe du moi, mais encore du principe du plaisir qui trouve ainsi moyen de s’affirmer en dépit des réalités extérieures défavorables » [Freud, Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905), Appendice « De l’Humour »] » (p. 39).

« « Ironiser […] c’est s’absenter : la conscience impliquée dans le second mouvement de l’ironie transforme la présence en absence ; elle est le pouvoir de faire autre chose, d’être ailleurs, plus tard ; aliud et alibi [Vladimir Jankélévitch, L’Ironie (1964), Flammarion, « Champs », rééd. 1999, p. 21] », c’est l’ultime économie de l’attention » (p. 40).

« La vis comica ne cherche pas à faire majorité. D’ailleurs, associée au phénomène majoritaire, elle devient une forme d’aliénation sociale, comme un instrument de pouvoir, des plus classiques. Dès lors, elle relève d’un autre cycle du pouvoir, qui ne dit pas son nom, mais qui étend lui aussi son petit empire. Elle est un dénigrement, une forme de misologie : on rit pour désavouer la culture, faire un croche-pied aux idées, se moquer des intellectuels qui identifient l’action à la pensée. Dès qu’il est au service du pouvoir le ridicule perd de sa puissance de révélation. « Il ne faut point mettre un ridicule où il n’y en a point : c’est se gâter le goût, c’est corrompre son jugement et celui des autres ; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l’y voir, l’en tirer avec grâce, et d’une manière qui plaise et qui instruise [La Bruyère, Les Caractères (1688), Le Livre de Poche, rééd. 1985, p. 55] ». Le fin mot de l’histoire, la vis comica instruit. Elle connaît le secret du pouvoir, son usurpation ; elle ne peut donc y participer. Elle n’est que le démembrement de la domination. Elle est le contraire de la complicité avec le mensonge. « L’ironie ne veut pas être crue, elle veut être comprise [Vladimir Jankélévitch, L’ironie, op. cit., p. 60] » » (p. 40-41).

« Si l’humour déstabilise autant, c’est parce qu’il échappe au pouvoir. Il ne croit pas en lui. Il refuse la normalisation qu’il propose. Il la décrédibilise. De nouveau ne pas fuir mais échapper. Le panoptique est omniprésent, l’humour semble impossible, et précisément il trouve la manière d’appréhender la pesanteur du Réel par sa capacité d’évasion, de quasi-effraction. En fait, il refait lien avec le Réel sur le dos de la réalité immédiate, physique, sociale et politique. Elle n’aura pas le dernier mot sur le monde. L’humour est un commencement. Le monde s’ouvre car le récit de l’origine est moqué et le mensonge mis à nu. C’est en cela que l’humour est un processus d’individuation car il fait de l’état de minorité précisément l’occasion de sa sortie. Il se fonde lui-même, hors de tout héritage et de place sociale. Il n’attend pas la société pour être reconnu. L’humour est révolution. « L’ironie met tout à l’envers […]. Elle intériorise l’extérieur, extériorise l’intérieur, elle fait que les premiers deviennent les derniers et les derniers les premiers ; elle est, comme la dialectique d’Héraclite, l’échange de la vie et de la mort, l’interversion du jeune et du vieux [Ibid] » » (p.41-42).

« Citant Lipp, Freud écrit : l’esprit est « le comique absolument subjectif », c’est-à-dire le comique « que nous faisons naître nous-mêmes, le comique qui fait partie intégrante de notre activité, le comique en présence duquel nous nous comportons en sujet supérieur, mais jamais en objet, fût-ce même volontairement [Th. Lipp (Komik and Humour, 1898) cité par Freud, Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Introduction] ». Chez Freud, le witz [Littéralement le mot d’esprit] fait écho au lapsus, à cette échappée du langage – directement connectée à l’inconscient – qui vient dire la vérité du monde au-delà des représentations que l’on s’en fait. Enfin nommer correctement les choses. Enfin redonner à la verbalisation son pouvoir d’initier une nouvelle histoire, celle de la sortie de l’état de minorité. Le witz a la capacité immédiate de faire lien. Et de faire analyse. Il est irrémédiablement pacte avec l’autre. En cela, il effraie le pouvoir qui n’est jamais qu’un type de circulation imposé aux hommes, un jeu où pour jouer il faut consentir à sa dimension victimaire. À l’inverse, si l’humour est un jeu, il est un jeu sans victimes, qui fait circulation sans user de la force » (p. 42-43).

« L’humour, c’est l’aura d’un rire. Une forme de théorisation du rire. Déjà du discours, quand le rire reste un souffle. Un souffle devant le Réel et le vide qu’il dégage. Car le rire est aussi une forme de résistance à l’exercice spéculatif. Le pourquoi d’un rire a des allures de sans pourquoi de la rose [« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit. N’a pour elle-même aucun soin, ne demande pas : suis-je regardée ? », Angelus Silesius (1624-1677), Le Pèlerin chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières]. Il est un « impertinent défi jeté à la spéculation philosophique [Henri Bergson, Le Rire (PUF), « Quadrige », rééd. 1940, p. 1] ». Une libération par rapport à l’émotion, car pour rire, il faut être détaché, être abandonné de tout temps, ou plutôt, savoir que l’on est abandonné de tout temps, que l’on a beau faire lien, tenter le lien chaque jour, la vérité est plus triste ou plus risible. « L’indifférence est son milieu naturel [Ibid., 1940, p. 3] », écrit Bergson. Chacun s’est surpris, un jour, à rire seul. C’est d’ailleurs la vérité du milieu du rire, la solitude. On ne rit pleinement que seul.

Partager un rire, c’est déjà autre chose. Ce n’est plus de l’indifférence. Cela peut être précisément l’inverse, la solidarité, la complicité ; mais déjà le début de la stigmatisation d’un autre homme si le rire est perverti, flirtant de trop près avec la vexation. Un rire trop majoritaire, et c’est le début de la fin. Chez Bergson, la troisième condition du rire, c’est que cette intelligence pure, comme il nomme le rire, doit rester en contact avec d’autres intelligences. Il a besoin d’n écho [Ibid., pp. 4-5]. Certes, car isolé, on ne goûte pas le comique. Mais le comique est-il l’exclusif d’un rire ? Nullement. Rire pleinement, c’est rire sans se soucier de faire appartenance, sans chercher l’approbation de l’autre, et par son approbation, une forme de tutelle protectrice. Rire, c’est s’échapper » (p. 43-45).

« Revenons au rire sans écho. Un homme qui rit, en société, comme s’il était seul, est tout simplement identifié au fou. Le Zarathoustra de Nietzsche ne fait rire qu’à ses dépens. « Et les voilà qui me regardent et qui rient : et tandis qu’ils rient ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire [Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Le prologue de Zarathoustra », op. cit.] ». Celui qui connaît la valeur épistémologique du rire, qui sait que la sagesse fait danser au-dessus du vide, qu’il n’y a nulle assise, celui-là fait l’expérience kantienne du rire : « Le rire est une affection qu’on éprouve quand une grande attente se trouve tout à coup anéantie. Ce changement qui n’a certainement rien de réjouissant pour l’entendement, nous réjouit cependant beaucoup indirectement un moment [Emmanuel Kant, Critique du jugement, Librairie philosophique de Ladrange, 1846, p. 299] » » (p. 46-47).

« Sur l’assise, disons encore un mot. Car la vis comica, c’est l’art de faire entrer l’esprit là où la société n’en veut pas. En dernière instance, cette liberté-là, celle de faire penser, de susciter la pensée, reste celle de la vis comica. Mais l’humour se loge partout. Surtout là où l’on cherche à le déloger. « Dès que le souci du corps intervient, une infiltration comique est à craindre », écrit Bergson. Savoir rire, c’est toujours connaître la valeur du souci du corps. Le sérieux du corps contre l’esprit de sérieux. « C’est pourquoi les héros de tragédie ne boivent pas, ne mangent pas, ne se chauffent pas. S’asseoir au milieu d’une tirade serait se rappeler qu’on a un corps. Napoléon, qui était psychologue à ses heures, avait remarqué qu’on passe de la tragédie à la comédie par le simple fait de s’asseoir [Henri Bergson, Le Rire, op. cit., 1940, p. 40] ». C’est tout à fait juste. Que le corps se rappelle à nous, et voilà l’édifice du destin, de ce que nous cherchons à fabriquer comme vie, qui s’écroule. Non parce que l’édifice manque de vérité, mais parce que celle-ci dit l’absence de sens (et non l’absence de pensée) qui l’anime. Alors, oui, l’histoire commune aurait une autre allure si chacun prenait le temps de s’asseoir plus souvent. Et là, l’autre débat commence, sur la signification de l’art de l’assise (p. 48).

« Le Zarathoustra est la figure dansante, celle des hauteurs, celle qui enjoint, comme d’autres enjoignent d’oser penser, d’oser rire : « Cette couronne du rieur, cette couronne de roses à vous, mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire ; hommes supérieurs apprenez donc – à rire [Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « De l’homme supérieur », op. cit.] ! » Le Zarathoustra est un livre sur le rire, sur l’apprentissage du rire comme source de connaissance et de sagesse. « Être élevé et savoir rire », être au milieu du rire comme au milieu des montagnes, sur les hauteurs qui ne sont atteignables que par certains, ceux-là mêmes susceptibles de rire, et surtout de rire d’eux-mêmes. « Le courage veut rire », écrit Nietzsche. Non pour nier la mélancolie. Le rire ne masque pas le Réel. Il fait surgir une âme et devient force d’individuation. « Il y a des âmes qu’on ne découvrira jamais, à moins que l’on ne commence par les inventer [Ibid., « De l’arbre sur la montagne »] ». Et rire, c’est toujours inventer, au sens où un rire préfigure une pensée, une échappée, une liberté. Inventer des âmes, n’est-ce pas là l’objet de l’œuvre ? Et entendons l’œuvre au sens large : l’œuvre d’art certes, mais l’amour, l’amitié, et la Cité. Que vaut une Cité dans laquelle les âmes ne s’inventent pas ? » (p. 49-50).

LES FORMES MODERNES DE L’ABSENCE DE PENSÉE

« L’humour est un mode de véridiction qui met à nu, derrière la pensée, les formes nouvelles et anciennes de l’absence de pensée. Il déloge la servitude de chez l’homme. Il est le révélateur de l’absence de finalité dont l’homme se satisfait ou plutôt ce qui déconstruit la forfaiture dont l’homme se rend complice : cacher la raison instrumentale [La raison instrumentale définit une raison au seul service de la performance économique, de l’efficacité de la production, de la rentabilité, qui n’interroge plus la finalité des actes qu’elle commet. La raison est réduite au seul rang d’outil, de moyen, d’instrument, de calcul, et non plus de finalité, ou d’exigence critique] derrière la raison philosophique. C’est là une question latente de la philosophie antique et moderne, qui peut déjà se loger dans le mythe de la caverne, où les hommes préfèrent le simulacre de la pensée à la véritable lumière. L’obsolescence de la pensée en est un autre avatar. Le terme même d’obsolescence, on le trouve chez Gunther Anders, lorsqu’il traque ce qu’il appelle « l’absence d’eidos du travail » ou encore « la structure intentionnelle négative de notre travail actuel ». Pourquoi intentionnelle alors que l’on juge souvent l’utilitarisme comme une neutralité, une objectivité ? Précisément parce qu’elle transforme en objet ce qui est souvent un sujet. « Intentionnelle » parce qu’il s’agit de ne pas s’interroger sur ce qui suivra après. Délibérément, cesser de penser. « Poser la question du sens de nos actes, et tout spécialement de notre travail, revient donc à poser la question anticipante : quel est l’effet de l’effet de l’effet de l’utilisation de la partie du produit que j’ai co-fabriqué et dont la fabrication prétend (puisqu’elle m’occupe) donner du sens à ma vie ? […] Le véritable sens de mes actes, aussi particulier et momentané qu’il puisse être, est le dernier effet, celui qui arrive après toute une chaîne d’itérations. […] Nous n’avons pas besoin de mener l’itération à l’infini. Le sens de mon travail ne se trouve pas dans l’infini, il est juste loin de moi. La vérité morale se tient au milieu, le maintenant et l’infini [Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. II : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, Éditions Fario, 2011 (les citations suivantes renvoient à cette partie)] ». L’humour, hors de toute posture savante, ne cesse jamais de penser » (p. 51-52).

« « Il y a bien sûr, aux États-Unis, des légions de thérapeutes – appelons-les « racketteurs de sens » » – qui voient dans l’existence de ce sentiment le sens de leur vie, dans la mesure où ils en vivent, et qui ne prétendent pas seulement guérir ce sentiment, mais proclament même sans vergogne pouvoir donner du sens à la vie. Nous n’avons pas besoin d’aller voir ces milliers de thérapeutes, ils viennent à nous en Europe. Tous les jours, le baratin contre ce sentiment coule à une heure déterminée des bouches radiophoniques de psychologues, d’ecclésiastiques et de philosophes portant toutes sortes de titres et se ressemblant comme un œuf ressemble à un autre lorsqu’ils débitent leurs absurdités sur le sens et la perte de sens. » Or, le sentiment d’absurdité de la vie n’est pas le symptôme d’une pathologie mais une disposition à la vérité, non altérée par l’illusion que les notions mêmes de « sens », de « finalité » peuvent provoquer. Elle est la matière même de l’humour, et du processus d’individuation qui en découle. S’individuer, c’est prendre conscience de la faiblesse inhérente à l’individu et du seul destin ici proposé sur la terre. L’absurdité est le chemin offert à l’homme, comme matière à sublimation. « Les psychothérapeutes qui osent refiler une volonté de sens aux millions d’hommes qui traînent leur existence dans des bureaux ou des usines ou, en tant que chômeurs, devant les écrans de télévision ne valent pas mieux que les hommes d’État recommandant aux affamés une volonté d’être rassasiés et leur faisant croire que cette volonté constitue déjà une moitié de pain avec laquelle, s’ils le voulaient vraiment, ils pourraient se rassasier sur-le-champ. » Tel est le nouvel âge du décervelage : la société de consommation et des « loisirs forcés » ; la tutelle des puissances de divertissement. Derrière cette forme de « loisir », il n’y a pas de scholè, pas de lieu propre pour l’homme pour construire son processus d’individuation. « La majorité de ceux qui mènent une vie absurde ne sont pas encore conscients de ce malheur. C’est la vie qu’on les contraint à mener qui les empêche de percevoir qu’elle est absurde. Voilà pourquoi ils ne font rien contre elle. Mieux : même ce qu’ils font à côté de cette vie absurde est quelque chose qu’on fait à leur place, quelque chose qu’on leur livre. […] puisqu’on les prive de leur autonomie, de la chance de devenir autonomes, ils restent aussi non autonomes pendant leur temps libre. Ils s’acquittent de leur plaisir servilement, tout aussi servilement qu’ils s’acquittent de leur job. »

La vocation du divertissement est aussi l’organisation de l’intimité, la couverture de la transgression pouvant aider à son succès. C’est ainsi que l’Angsoc, le régime totalitaire de l’Oceania, a créé une sous-section du Commissariat aux Romans, Pornosec, qui produit de la pornographie à bon marché que l’on distribue aux prolétaires. « Histoires épatantes ou Une nuit dans une école de filles. Ces fascicules étaient achetés en cachette par les jeunes prolétaires qui avaient l’impression de faire quelque chose d’illégal [George Orwell, 1984 (1949), Gallimard, « Folio », rééd. 1988, p. 187] ». Au terme de cette odyssée du divertissement, il y a la drogue bien sûr : « ceux qui ne peuvent plus supporter l’absurdité du sens de leur vie », qui se réfugient dans un « état d’ivresse apolitique ». La plupart des hommes, poursuit Anders, « restent reclus de la connaissance de leur misère par leur misère elle-même ». Ils sont « déjà trop malades pour, comme les toxicomanes, réagir à cette misère par une maladie [Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. II : Sur la destruction…, op. cit] ».

Organiser l’intimité jusqu’à s’y substituer. Produire une relation intime, tel est le défi du divertissement. Car si l’autre est nécessaire au processus d’individuation, il faut pouvoir donner l’illusion de sa continuation, par d’autres voies. Fabriquer de l’autre, offrir à l’individu des images qui maintiennent « l’homme privé de monde dans l’illusion qu’il en a toujours un ». « Rien ne nous aliène à nous-mêmes et ne nous aliène le monde plus désastreusement que de passer notre vie, désormais presque constamment, en compagnie de ces êtres faussement intimes [Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. I : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956), Éditions de l’Encyclopédie des nuisances/Éditions Ivrea, rééd. 2002, p. 148] ». Non pas seulement un monde livré à domicile mais un « autre » livré à domicile, déjà familier, et qui ne provoquera pas le désagrément d’un souci de soi manquant de complaisance » (p. 52-55).

LA DÉTÉRIORATION DE LA SCHOLÈ

« Arendt et Anders n’auront de cesse de dénoncer cette détérioration de la scholè où le « temps » pour soi, pour la culture, n’existe plus. Non qu’il ait disparu, mais son sens a été dévalué : la « culture de masse » n’est pour Hannah Arendt que l’autre nom du loisir. L’enjeu de la scholè travestie n’est pas de vivre le temps libéré devant soi mais, à l’inverse, de tout faire pour le faire passer plus vite. « La société de masse […] ne veut pas la culture, mais les loisirs et les articles offerts par l’industrie des loisirs sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation. Les produits nécessaires aux loisirs servent le processus vital de la société […]. Ils servent […] à passer le temps [Hannah Arendt, La Crise de la culture (1954), Gallimard, « Folio », rééd. 2002, p. 263] » (p. 55-56).

« Et Anders de revenir sur ce temps passé devant l’écran, à s’anesthésier l’esprit. La télévision est devenue la table familiale, celle qui a pris le lieu et la place de ce rituel en l’inversant. « Ce que l’appareil représente et incarne, c’est précisément le décentrement de la famille, son excentration. Il est la négation de la table familiale. Il ne fournit plus un point de convergence à la famille mais le remplace par un point de fuite commun. […] La famille est désormais structurée comme un public en miniature [Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. I : Sur l’âme…, op. cit., pp. 124-125] ». Personne ne nie le pouvoir informationnel de la télévision. Il se joue simplement ici de la déconstruction du dispositif qu’est l’écran du Réel, du type de processus d’individuation qu’il propose, du leurre qu’il établit. L’écran cathodique est une caverne reconstituée dans la mesure où elle fait voir, non pas le monde, mais ses images » (p. 56-57).

« La télévision persuade l’individu d’un sentiment ambivalent, son autosuffisance et sa soumission à l’ordre des choses. Elle en fait un tout-puissant servile. Le monde est mien mais me condamne à l’inaction, moi spectateur d’une image sur laquelle je n’ai pas de prise et qui ne provoque de ma part aucune contre-action transformatrice. La charge est lourde, mais renvoie à un usage spécifique de la télévision, celui qui n’en fait qu’un passe-temps, un outil permettant d’éviter de penser le temps, qui substitue ainsi à la scholè primordiale un temps d’asservissement au divertissement » (p. 57-58).

« Une machine qui met en lumière les irremplaçabilités pour mieux les standardiser et les vendre comme produits culturels. De la confiture aux cochons. Irremplaçabilité du soi mise en spectacle et tentative d’inventer, pour l’individu, un autre irremplaçable de substitution susceptible de capter l’attention de façon ininterrompue, celle-là même qu’on réserve à autrui et à l’expérience singulière du monde. Dès lors, les médias se révèlent une fabrique de faux irremplaçables. « Il faut des individus prééminents en masse, si on veut exploiter l’attractivité de l’attention comme un commerce de masse [Georg Franck, « Qu’est-ce que l’économie de l’attention ? », in Yves Citton (dir.), L’Économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, La Découverte, 2014, p. 58] » (p. 58-59).

« L’homme qui n’expérimente pas de l’irremplaçabilité qu’il est par définition détruit sa capacité générative, celle qui consiste à créer des possibles, de l’Ouvert [« De tous ses yeux la créature voit l’Ouvert », écrit Rilke dans les Élégies de Duino, signifiant par là l’expérience poétique du Réel, totale, qui dépasse le sujet, que nulle synthèse ne peut réduire. Voir C. Fleury, Métaphysique de l’imagination, op. cit.] au sens rilkéen du terme. « L’homme est plus petit que lui-même », écrit Anders, posant comme structurel le décalage prométhéen qui existe entre la faculté d’entendement comme celle de la responsabilité et leurs possibilités supposées. Il y a un seuil au-delà duquel ressentir et concevoir devient si confus que l’homme ne parvient pas à le dépasser. « Nous pouvons assassiner des milliers de personnes, nous représenter peut-être une dizaine de morts ; mais tout au plus en pleurer ou nous repentir d’en avoir tué un seul [Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. I : Sur l’âme…, op. cit., p. 298] » (p. 59-60).

« Dès 1933, Walter Benjamin était revenu sur ce phénomène d’appauvrissement de l’expérience qui frappait les combattants survivants de 14-18. Ils revenaient « frappés de mutisme », « non pas enrichis d’expériences susceptibles d’être partagées, mais appauvris » [Walter Benjamin, Der Erzähler, cité par G. Agamben, Enfance et histoire (1978), Petite bibliothèque Payot, rééd. 2002, pp. 23-24]. Avec Agamben, un pas supplémentaire est franchi. Car il ne s’agit plus d’au-delà du traumatisme. Il s’agit d’une résilience définitivement atteinte par le « fatras » des événements quotidiens. Pour détruire l’expérience, et donc l’autorité de l’expérience, la catastrophe n’est pas nécessaire : « dans une journée d’homme contemporain, il n’est presque plus rien qui puisse se traduire en expérience : ni la lecture du journal, si riche en nouvelles irrémédiablement étrangères au lecteur même qu’elles concernent, ni le temps passé dans les embouteillages au volant d’une voiture, ni la traversée des enfers où s’engouffrent les rames du métro, ni le cortège des manifestants, barrant soudain toute la rue, ni la nappe de gaz lacrymogènes, qui s’effiloche lentement entre les immeubles du centre-ville ; pas davantage les rafales d’armes automatiques qui éclatent où ne sait où, ni la file d’attente qui s’allonge devant les guiches d’une administration […] ni les instants passés avec des inconnus […] dans une muette promiscuité […]. L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces – sans qu’aucun d’eux se soit mué en expérience [Giorgio Agamben, Enfance et histoire, op. cit., pp. 24-25] ». La remplaçabilité commence là où l’individu n’est plus susceptible de traduire en expérience son vécu, là où l’expérience ne fait plus autorité. Le spectacle semble l’unique expérience possible, qu’il soit mensonge ou catastrophe. Soit le langage vacille devant un Réel destructeur. Soit le langage ne dit pas le vrai. Or, le projet moderne ne peut se résoudre à n’être que l’expropriation de l’expérience » (p. 61-62).

« Eichmann a toujours été angoissé par les « petits » problèmes de son administration, et les jugements qu’elle pouvait avoir sur lui. Il a été happé par l’angoisse de mal faire. Anders rapporte la réponse du pilote de bombardier faite, à son retour, au journaliste qui lui demande ce à quoi il a pensé pendant sa terrible mission : « Je n’arrivais pas à me sortir de la tête les 175 dollars qu’il me reste à payer pour le réfrigérateur [Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. I : Sur l’âme…, op. cit., p. 299] » (p. 62-63).

« Et voilà le sujet enrôlé dans la collaboration. Le terme est celui d’Anders pour désigner ce qui est le contraire même de l’action, quant à elle proprement indissociable du processus non falsifié d’individuation. Devenir un collaborateur, c’est devenir remplaçable, c’est entrer dans la chaîne et « vivre sans avenir », vivre comme si l’avenir disparaissait [Ibid., p. 318]. Historiquement, la collaboration n’a pas été autre chose qu’un dire qui s’arrête, au sens où il se dissocie délibérément de sa capacité performative propre. C’est un dire qui ne signifie plus rien, qui ne se projette plus dans le futur, qui ne dit rien sur ce qui est fait à l’instant présent comme pour tenter de l’effacer » (p.63).

LES ILLUSIONS DE L’IRREMPLAÇABILITÉ :

MÉDÉE, CELLE QUI REFUSE D’ÊTRE REMPLACÉE

« « C’est la conscience de ne pas être reconnu dans sa propre compréhension de soi qui constitue la condition de la blessure morale » [Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance (1992), Gallimard, « Folio », 2007] » (p. 68).

« « Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde se trompe fort ; mais celui qui croit qu’on ne peut pas se passer de lui se trompe encore davantage » [La Rochefoucauld, Réflexions ou Sentences et maximes morales (1664), maxime N° CCVI] » (p. 68).

« Seulement le déni de reconnaissance (pratiqué par soi) n’a pas la capacité créatrice de lutter contre les dénis de reconnaissance (pratiqué par les autres). Médée se trompe de moyens et d’adversaires. Elle fait ce que La Rochefoucauld a si parfaitement décrit : « du bien pour pouvoir impunément faire du mal » » (p. 70).

« La psychanalyse n’a pu s’empêcher de jouer de l’homophonie entre Cronos, père de Zeus, et Chronos, Dieu du temps. À la différence du second qui sait être père, le premier refuse l’épreuve de la générativité, l’assimilant à une perte ontologique. Cronos représente celui qui n’a pas su parachever l’individuation dans la mesure où il reproduit la folie de son père, lui-même mangeur de sa progéniture. Construire sa propre histoire lui a été impossible, la peur ayant eu raison de la sublimation. Si Chronos représente le temps qui s’écoule, celui des heures et des saisons, il ne détient pas l’intégrale du concept du temps. La figure du temps existentiel, métaphysique, requiert de combiner plusieurs figures du temps : Chronos, Kairos et Aiôn, soit le temps de la durée, le temps de l’instant, le temps cyclique de l’éternité. D’une certaine manière, la mythologie grecque différencie les stades de l’individuation, en lui rappelant qu’elle ne peut se borner à comprendre le temps de façon linéaire mais qu’elle doit faire l’épreuve des seuils qualitatifs qu’il contient. Tout ce que Cronos se refuse de faire tant il désire le maintien d’une histoire écrite par lui seul, connue dès le départ, ne subissant aucune modification. Cronos, c’est le refus de ce temps fécond qui fait advenir autre chose, l’illusion qu’il n’y aura pas de disparition » (p. 70-71).

PREMIER TERRITOIRE DES IRREMPLAÇABLES :

LE « DEVENIR PARENT » ET LE « FAIRE FAMILLE »

« « Largement inspiré par l’Éthique à Nicomaque, en passant par les Évangiles […] et les Fondements de la métaphysique des mœurs, ce concept est repris sous une formulation contemporaine : « Personne n’est indispensable. Chacun est irremplaçable. » Dans ces trois traditions est introduite l’idée de la valeur absolue de l’individu, qui n’est ni une valeur économique, ni une valeur technologique, mais une valeur non mesurable. Cette valeur est bien plutôt ressentie et sa perte laisse un sentiment de vide qu’on ne pourra jamais tout à fait combler. Celle-ci fait naître l’exigence de reconnaître le caractère inaliénable de la personne humaine et la question des limites dans lesquelles il est permis de faire usage de celle-ci pour parvenir à des fins étrangères [C. Hodgkingson, The Philosophy of Leadership, Oxford University Press, 1983, cité in Peter Kemp, L’Irremplaçable, Une éthique de la technologie (1991), trad. P. Rusch, Paris, Cerf, 1997] » » (p. 72-73).

« L’Évangile de Matthieu rappelle que les enfants nous éduquent au sens où ils nous mettent face à cette responsabilité d’assumer notre part vis-à-vis d’eux. « Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits, car, je vous le dis, leurs anges dans les cieux voient sans cesse la face de mon Père qui est aux cieux [Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu, 18,10]. » Protéger l’enfance, protéger l’émergence de l’individuation, son désir et son accomplissement futur, c’est là aussi la tâche parentale. C’est là ou l’enfant nietzschéen et l’enfant de l’Évangile ne sont pas si éloignés que ça, tous deux symbolisent une sorte d’idée régulatrice de la juste individuation à consolider ; en creux, cela dit l’idée régulatrice que doit être la fonction parentale » (p. 73-74).

« « L’homme qui est dans l’incapacité d’être membre d’une communauté, ou qui n’en éprouve nullement le besoin parce qu’il se suffit à lui-même, ne fait en rien partie de la cité, et par conséquent est une brute ou un dieu [Aristote, Les Politiques, I, 2] » » (p. 76).

« À l’occasion du devenir parent, se manifeste la propre histoire des parents, celle de leur enfance notamment. De quelle attention ont-ils été l’objet ? De quel soin ? Seront-ils aptes, s’ils sont en déficit relationnel, de donner ce qu’ils n’ont pas reçu ? Se réactive alors l’anamnèse familiale, et ce d’autant plus que les parents sont isolés et peu aidés par leurs propres parents. Se lève ici la définition réelle de l’éducation. Éduquer, c’est toujours donner ce qu’on n’a pas reçu. Pallier l’insuffisance de sa propre enfance. Toujours l’ambition du pas de plus. Jonas définit d’ailleurs l’archétype intemporel de toute responsabilité comme celle des parents à l’égard des enfants [Hans Jonas, Le Principe responsabilité (1979), Flammarion, « Champs Essais », rééd. 2013, p.250]. L’enjeu est immense, et les individus ne sont pas toujours aptes à devenir parent. Les dysfonctionnements conscients ou inconscients des parents sont multiples, et les conséquences graves sur la vie psychoaffective de l’enfant. « Meurtre d’âme [La notion d’assassinat d’âme, d’âme assassinée, de meurtre d’âme se trouve chez Daniel Paul Schreber (1903), dans ses Mémoires d’un névropathe. Freud y consacrera une étude dans le recueil Cinq Psychanalyses, sous le titre « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa : Le président Schreber ». Depuis la notion a été explicitée par Léonard Shengold, Meurtre d’âme, Calmann-Lévy, « Le Passé recomposé », 1998] », écrit Shengold. Ou comment un parent a le pouvoir de détruire la dynamique d’individuation chez son enfant, précisément parce qu’il est celui par lequel elle s’inaugure. « Un meurtre de l’âme est le plus souvent perpétré par des parents psychotiques ou psychopathes qui traitent leur enfant comme une extension d’eux-mêmes ou comme objet de l’assouvissement de leurs désirs, ou les deux [Shengold, Meurtre d’âme, Introduction, op. cit.]. » Shengold rappelle que l’enfant, pour résister au meurtre symbolique, continue d’aimer son parent. Et plus tard, le consentement à l’asservissement est une opération qui peut se répéter. Orwell contre précisément dans 1984 comment elle devient archétypale des nouvelles sociétés. O’Brien disant à Winston Smith : « Jamais plus vous ne serez capable de sentiments humains ordinaires. Tout sera mort en vous. Vous ne serez plus jamais capable d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage, d’intégrité. Vous serez creux. Nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide puis nous vous emplirons de nous-mêmes [George Orwell, 1984, op. cit., p. 362]. » La fin du roman signe le succès de la prophétie. Winston est alors capable de regarder la face de Big Brother et de l’aimer. Il est même persuadé enfin d’avoir vaincu ses propres démons en effaçant toute équivoque de son cœur. Enfin il est apaisé. « La lutte était terminée. Il avait emporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother [Ibid., pp. 416-417]. » Le meurtre d’âme est l’effort délibéré pour priver l’individu de toute potentialité d’individuation. L’éducation n’est heureusement pas le monopole des parents. La vie recèle d’autres occasions de rencontrer des irremplaçables, des tiers résilients, avec lesquels l’individu meurtri construit son individuation.

Shengold conte comment des individus « abrasés [« Abrasés », comme s’ils avaient subi les abrasions successives de la vie, jusqu’à ne plus posséder d’enveloppe corporelle et psychique protectrice] » développent pourtant parfois des aptitudes de sublimation tout à fait spécifiques. Les interprétations sur l’enfance d’Orwell divergent. Disons que lorsqu’elle n’est pas passablement heureuse, elle est malheureuse. En 1948, sur son lit d’hôpital à Hairmyres, il écrit à son ami Julian Symons ces révélant la transmission dont il a été capable alors même qu’il n’en était pas le bénéficiaire : « Malgré tous les désagréments, les enfants sont très amusants, et l’on revit sa propre enfance au fur et à mesure qu’ils grandissent. Sans doute doit-on se garder d’imposer sa propre enfance à un enfant, mais je crois vraiment qu’il est relativement facile, de nos jours, de lui en assurer une digne de ce nom et de lui permettre d’échapper aux tourments tout à fait inutiles que j’ai moi-même endurés [Georges Orwell, Essais, articles, lettres, vol. IV, Éditions Ivrea/ Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2001, p. 498 ; passage cité in Bernard Crick, George Orwell (1980), Flammarion, « Grandes Biographies », rééd. 2008, p. 44] » (p. 76-79).

« Le concept de générativité a été proposé par Erikson (1963) pour définir le septième stade du développement personnel. De l’enfance à la vieillesse, l’individu vit huit stades. 1) Espoir : Confiance versus Méfiance (0-12 mois) ; 2) Volonté : Autonomie versus Honte et doute (12 mois- 3 ans) ; 3) Conviction : Initiative versus Culpabilité (4-5 ans) ; 4) Compétence : Travail versus Infériorité (6-11 ans) ; 5) Fidélité : Identité versus Confusion des rôles (12-18 ans) ; 6) Amour : Intimité versus Isolement (18-34 ans) ; 7) Attention : Générativité versus Stagnation (35-65 ans) ; 8) Sagesse : Intégrité personnelle versus Désespoir (> 65 ans). Même si les stades s’entrelacent tout au long du développement psychosocial de l’individu, il n’en demeure pas moins qu’il y a des âges plus ou moins symptomatiques de ces stades » (p. 79-80).

« Il n’est pas anodin que Jonathan Zittrain [Jonathan Zittrain, « The Generative Internet », Harvard Law Review, vol. CXIX, p. 1974, 2006] ait considéré la générativité de l’internet comme l’une de ses valeurs ajoutées les plus révolutionnaires, plus précisément la capacité pour les internautes de devenir des créateurs de contenus, d’améliorer les programmes, de créer de nouvelles infrastructures de réseaux » (p. 80).

« McAdams et de St. Aubin (1992) sont les auteurs d’une échelle de générativité (Loyola Generativity Scale – LGS) qui évalue la préoccupation générative, c’est-à-dire la préoccupation consciente d’avoir un impact positif et durable sur les générations futures, en se concentrant sur les intentions et les croyances : être préoccupé par sa contribution au bien-être de la communauté, se sentir responsable envers autrui et développer des activités créatrices et qui peuvent être remémorées par les autres dans le futur [Graciete Franco-Borges et al., « Enfant accepté – parent acceptant ? Les précurseurs du développement de l’identité parentale », La Revue internationale de l’éducation familiale, 1/2013 (n° 33), pp. 85-106 : « des niveaux élevés de générativité se sont révélés associés aux pratiques éducatives parentales de nature démocratique (Pratt, Danso, Arnold, Norris et Filyer, 2001 ; Hiel, Mervielde et De Fruyt, 2006) et les perceptions des pratiques éducatives parentales démocratiques par les adolescents s’associent à des niveaux plus élevés de générativité durant l’âge adulte (Lawford, Pratt, Hunsberger et Pancer, 2005) »] » (p. 81).

« Konichekis rappelle que la générativité est en dernière instance une relation réciproque, même si elle n’est pas immédiatement égalitaire. Il se réfère alors à la citation de Faust de Goethe qui se trouve vers la fin de Totem et tabou : « Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder ». Quel sens accorder à cette formulation ? demande Konichekis. « En quoi consiste cet héritage ? Quels processus psychiques permettent d’acquérir les héritages des générations précédentes ? Naissons-nous en dette d’être nés ? En tout cas, cette formulation de Goethe laisse supposer que l’héritage ne comporte jamais un simple legs que la personne recevrait sans s’acquitter d’un échange. Elle rend compte du trouble inhérent et problématique lié à la prise de possession d’un bien hérité [Alberto Konichekis, « Générativité des transmissions et psychisme individuel », Revue française de psychanalyse, 2/2014, vol. LXXVIII, pp. 377-388]. » Si le processus d’individuation de l’enfant relève éminemment de ce qu’il a reçu de ses parents, il n’en demeure pas moins qu’il ne lui est pas intégralement redevable, dans la mesure où il a sa part à faire dans l’acquisition de ce qu’il reçoit. Le don, pour être fécond, pour déployer toute sa valeur, nécessite une part de création de la part de celui qui le reçoit. Nous naissons en dette mais nous nous en acquittons en parachevant le processus d’individuation, ce qui peut donner paradoxalement au parent attentif un sentiment d’ingratitude » (p. 82-83).

« « C’est le caractère temporel de l’autorité – plus précisément la générativité – qui en fait une dimension incontournable du lien social : elle assure la continuité des générations, en rendant compte des crises, des ruptures qui en déchirent le tissu […]. Il ne s’agit pas d’englober ces discontinuités dans une grande continuité totalisante et homogène, mais de penser la tension continu-discontinu […] comme constitutive de la durée publique [Myriam Revault d’Allonnes, Le Pouvoir des commencements, Seuil, 2006]. » En ce sens, l’autorité est moins ce qui ordonne notre vivre ensemble que la condition même de sa possibilité. C’est un « milieu de vie » au sens placentaire du terme » (p. 84).

L’ÉPREUVE DE L’IRREMPLAÇABILITÉ, LE DEUIL

« « Pour que la mort d’Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût fallu que le choc l’eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi. Jamais elle n’y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps ; ne nous apparaissent que par minutes successives, il n’a jamais pu nous livrer de lui qu’un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu’une seule photographie. […] Et puis cet émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour me consoler ce n’est pas une, ce sont d’innombrables Albertine que j’aurais dû oublier. Quand j’étais arrivé à supporter le chagrin d’avoir perdu celle-ci, c’était à recommencer avec une autre, avec cent autres. Alors ma vie fut entièrement changée. » Proust a décrit parfaitement ce que la mort de l’autre, l’autre aimé, provoque dans le sujet. Ce sont les pages d’Albertine disparue. S’y lève la difficulté majeure du deuil, non pas l’affaire du passé, mais celle du futur. L’affaire du deuil c’est l’avenir, c’est le temps qui se déroule désormais devant soi, et sans l’autre. Bien sûr c’est la nostalgie du temps avec l’autre. Mais ce qui fait mal, ce qui tue, c’est la douleur de toutes ces confrontations avec les réminiscences de l’autre. Et ces réminiscences de l’autre disent moins quelque chose de l’autre que quelque chose de moi. Non, le narrateur ne va pas vivre une fois pour toutes la mort d’Albertine. Ou plus précisément, il va vivre- une fois l’annonce de cette mort faite – mille fois, deux mille fois, n fois, la mort de chaque narrateur ayant vécu un moment avec Albertine. À chaque réminiscence, à chaque regard posé sur un objet, un rayon de lumière, un angle de la pièce, une rue de la ville, à chaque contact avec tout ce qui l’entoure, le narrateur va vivre sa mort, la mort d’être qu’il était avec cette Albertine, si bien que le deuil est une mort sans cesse ressuscitée. Albertine est morte ; le regard du narrateur se pose sur le pianola, et soudain c’est la réminiscence du narrateur contemplant Albertine jouant du pianola qu’il faut tuer. Ou encore quand il la surprenait pensant à un autre ou à une autre, quand elle lui adressait un sourire, quand il la voyait arriver de sa fenêtre, ce sont tous ces milliers de narrateurs qu’il va falloir tuer. Et c’est pour cette raison que son premier réflexe sera de tirer les volets, d’installer le noir dans sa chambre pour éviter de croiser un rayon de soleil qui lui rappelle ce jour où il s’est posé délicatement sur la joue d’Albertine, où il éclairait son regard, comme celui où il l’avait vue arriver ou encore cet autre où elle lui souriait [Cynthia Fleury, « Douleur, culture de la douleur et psychanalyse », in P. Beaulieu (dir.), La Douleur chronique, Presses universitaires de Montréal, 2011] » (p. 84-86).

« Comme l’a décrit Deleuze, le « moi » proustien est feuilleté, émietté. Il ne s’agira donc pas de faire le deuil d’Albertine, il faudra faire le deuil impossible de tous les « moi » d’Albertine et de tous ceux du narrateur à ses côtés, sans oublier ceux fantasmés dans le futur. Le deuil fait découvrir la myriade d’instants, de micro-unités, qui constituent l’individu, l’innombrable de ses vécus. Le deuil, c’est l’avenir qui s’efface devant soi, mille instants qui disparaissent et dont la valeur féconde ne sera plus saisie avec l’autre, grâce à l’autre. C’est mille formes d’individuations qui s’échappent pour toujours. C’est une décharge dont l’amplitude n’a plus aucun rapport avec le monde qui l’environne. Tout fait mal alors que le Réel est soudainement atone. Ce qui s’éteint, c’est une voie de l’individuation programmée, celle qu’on avait imaginée, construite, rêvée. C’est, derrière le « tu », l’« ensemble » – ce monde façonné avec l’autre – qui constitue l’individuation et qui désormais n’existe plus. Et le souvenir n’y pourra rien, dans sa force de réanimation, car il est aussi corrosif que la réalité de la mort. Se souvenir pour l’instant est impossible. Sans doute, une voie du souvenir est-elle aussi close. C’est la vieille phrase de Lord Byron dans Marino Faliero : « Le souvenir du bonheur n’est plus du bonheur ; le souvenir de la douleur est de la douleur encore » » (p. 87-88).

« L’autre expérience de l’irremplaçable, plus douloureuse encore, c’est la mort de l’enfant, de son enfant. « On sait, écrit Freud au moment de la mort de sa fille Sophie, que le deuil aigu que cause une telle perte trouvera une fin, mais qu’on restera inconsolable, sans trouver jamais de substitut […]. Tout ce qui prendra cette place, même en l’occupant entièrement, restera toujours quelque chose d’autre [Sigmund Freud, Ludwig Binswanger, Correspondance 1908-1938, Paris, Calmann-Lévy, 1995, pp. 421-422] » (p. 88).

« Pour une femme ou un homme, perdre un enfant, c’est toujours découvrir la béance, l’écho interminable. Tout fera écho à la mort de l’enfant. Celle-ci met à l’épreuve de sens la génération, la validité même d’un tel concept lorsque le destin inverse les morts du parent et de l’enfant. « À bientôt, ma Didine, écrit Hugo en 1834 à sa fille Léopoldine. Garde toujours cette lettre. Quand tu seras grande, je serai vieux ; tu me la monteras, et nous nous aimerons bien ; quand tu seras vieille, je n’y serai plus, tu la montreras à tes enfants et ils t’aimeront comme je t’aime. À bientôt. » Des mots dont la simplicité signifie celle de la vie qui se brise dans la mort de l’enfant. Rien n’est désormais plus continu. Tout est disruptif. C’est un silence qui est chaos » (p. 88-89).

« Que reste-t-il de la mort de l’enfant ? Il reste un être amputé de sa dynamique d’individuation. Un être dont la passivité ne peut rien recevoir. « Qu’ai-je appris ? J’ai, pensif, tout saisi sans rien prendre. J’ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre. Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ? J’ai tout enseveli, songes, espoirs, amours, Dans la fosse que j’ai creusée en ma poitrine [Victor Hugo, « À celle qui est restée en France », poème écrit à Guernesey le 2 novembre 1855, jour des morts, Les Contemplations]. » (p. 89).

« Mallarmé, lui non plus, n’est pas devenu fou. Le Tombeau d’Anatole est la preuve de la renaissance du poète, même fragmentaire. La mort est ici hymen. « Tu peux, avec tes petites mains, m’entraîner dans ta tombe – tu as le droit – moi-même qui te suis moi, je me laisse aller – mais si tu veux, à nous deux faisons […] une alliance un hymen, superbe – et la vie restant en moi je m’en servirai pour [Stéphane Mallarmé, Pour un tombeau d’Anatole, Seuil, 1961, introduction de Jean-Pierre Richard, f. 39-40, pp. 137-138. Voir également Cynthia Fleury, Mallarmé et la parole de l’imâm, éditions d’écarts, 2001]. » La seule ébauche de ces lignes témoigne de la faculté créatrice de Mallarmé. Le poème a beau n’être que fragment, note, trace de l’inénarrable, il n’en demeure pas moins sublimation, individuation poétique. À l’irremplaçabilité de l’œuvre, ce Tombeau d’Anatole. Il ne s’agit même pas de substitution car rien ici n’est substituable. Il s’agit d’une continuité des irremplaçabilités. La mort de l’enfant met à nu les catégories les plus fondamentales de la vie. C’est le crépuscule des Idées. Longtemps, rien ne résiste à la mort de l’enfant. La renaissance poétique, si elle advient un jour, ce qui n’est nullement certain, la renaissance est d’abord un long crépuscule. Chez Emerson, la mort du fils provoque aussi une renaissance aux allures spectrales : « Les seigneurs de la vie, les seigneurs de la vie, – Je les ai vus passer, En apparence, Semblables et dissemblables, Imposants et lugubres ; Usage et Stupeur, Surface et Rêve, Vive Procession et Mal spectral, Humeur privée de langue, Et l’inventeur du jeu Omniprésent sans nom ; – Certains pour voir, certains pour être devinés, Ils avançaient d’Orient en Occident : l’enfant, l’infime. Dans les jambes de ses hauts gardes, Allait et venait étonné : – La Nature le prit par la main, Nature si chère, forte et bienveillante, Murmura : Bien-aimé cela ne fait rien ! Demain ils auront un autre visage, Tu es le fondateur ! Voici ta descendance ! [« The lords of life, the lords of life, – I saw them pass, In their own guise, Like and unlike, Portly and grim, – Use ans Surprise, Surface and Dream, Succession swift and spectral Wrong, Temperament without a tongue, And the inventor of the game Omnipresent without name ; – Some to see, some to be huessed, They marched from east to west : Little man, least of all, Among of legs of his guardians tall, Walked about puzzled look. Him by the hand dear Nature took, Dearest Nature, strong and kind, Whispered, « Darling, never mind ! Tomorrow they will wear another face, The founder thou ; these are the race ! », Emerson, Experience, 1844] » Mais pour si peu de talentueux finalement préservés par la chance du talent, un si grand nombre de désœuvrés » (p. 90-91).

« La mort, c’est toujours l’effraction du Réel. Mais la mort par accident, celle de l’enfant, ou celle du suicidé, dessine une effraction plus béante encore. Le manque se nimbe de mystère. Il n’y aura pas cette forme de compréhension possible, au terme du seuil. Il y aura toujours un territoire immense, celui de l’incompréhension. La progression de l’endeuillé par suicide sera en partie « déterminée par ses capacités à renoncer à tout savoir, à tout comprendre de cet acte si étrange, c’est-à-dire à occuper indéfiniment cette place d’interprète en quête de sens. L’évolution de son deuil sera étroitement liée à sa capacité de reconnaître et d’accepter la part d’insondable, de mystère, inhérente au suicide de l’autre. La recherche « pulsionnelle » du sens s’apaisera au moment l’endeuillé attribuera, paradoxalement, à cette mort qui est en soi pur Réel, hostile et étrangère, une valeur symbolique. Celle, a minima, que le suicide, à défaut de le comprendre, est toujours le signe tangible d’une souffrance insupportable [Marie-Élie Huon, « Le sujet endeuillé du suicide : du traumatisme à l’élaboration psychique de la perte », Études sur la mort, 1/2005, n° 127, pp. 91-100] ».

Enfin, il est une notion, par essence fausse, dont on use encore pour définir la vie de ceux qui arrivent après la catastrophe, l’enfant de remplacement. Un oxymore en soi. Les enfants de remplacement n’existent pas. Certes, il est évident que l’enfant né après le deuil d’un puîné est directement lié à ce dernier. Il aura toute sa vie une charge symbolique supplémentaire, en quasi-dialogue avec la sienne propre. À travers se vie se déroulera en creux celle qui n’a pas eu lieu. Certes, « l’enfant à naître remplit une mission difficile. Dans l’inconscient des parents, il est confondu avec l’enfant mort. Cette identification à l’enfant perdu, idéalisé, est source de comparaison et de compétition impossible à dépasser. L’enfant de remplacement vit identifié à un objet mort. Il doit faire lui-même le deuil de l’enfant perdu par ses parents, deuil que ceux-ci ne sont pas parvenus à élaborer [Benoît Bayle, « Conception humaine et troubles de la personnalité », Le Carnet PSY, 2/2001, n° 62, pp.30-33] ». Pour autant, il ne remplace rien et sans doute, le devenir parent ne pourra se faire qu’à la condition d’une expérience incessante du deuil de ce non-remplacement. La psychopathologie a néanmoins identifié une série de maux vécus par ces enfants. Certains sont devenus d’illustres [Éric Nusslé, « Enfants de remplacement célèbres », Société neuchâteloise de généalogie, bulletin n°1] irremplaçables, d’ailleurs. Chateaubriand porte précisément le prénom doublement le prénom, doublement symbolique, de son frère aîné décédé : Re-né. Van Gogh n’aura de cesse de conter son malaise à la vue de la tombe de son frère, sur laquelle il peut lire distinctement son nom [Viviane Forrester, Van Gogh ou l’Enterrement dans les blés, Paris, Seuil, 1983]. Rilke vient après Sophie, morte avant sa naissance. Et le poète d’écrire : « Nous nous rappelâmes qu’il y avait un temps où maman désirait que je fusse une petite fille et non pas ce garçon que, mon Dieu, oui, il fallait bien que je refuse. J’avais deviné cela, je ne sais plus comment, et j’avais eu la pensée de frapper quelquefois l’après-midi à la porte de maman. Quand elle me demandait alors qui était là, j’étais tout heureux de répondre du dehors « Sophie » d’une voix que j’amenuisais si bien qu’elle me chatouillait la gorge. Et lorsque j’entrais ensuite (dans mon petit vêtement d’intérieur aux manches relevées qui ressemblait presque à un déshabillé de fillette), j’étais tout simplement Sophie, la petite Sophie de maman qui s’occupait dans le ménage et à laquelle sa maman devait tresser une natte, pour qu’il n’y eût surtout pas de confusion avec le vilain Malte, si jamais il revenait [Rainer Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Seuil, « Points », 1980] » (p. 92-94).

LE DOGME DU POUVOIR

Existe-t-il des conditions légitimes d’exercice du pouvoir ?

(SE) MAINTENIR DANS L’ÉTAT DE MINORITÉ

« [Michel Foucault, Le Gouvernement de soi et des autres, cours au Collège de France, 1982-1983. Gallimard/Seuil, rééd. 2008, p. 16)] » (p. 103).

« « Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser.) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. » Ne pas penser par soi-même reste une décision. Ces non-agir et non-penser sont même les actes les plus courants chez l’homme. Il n’y a là aucune forme d’ignorance mais, à l’inverse, l’assimilation servile des codes préexistants. Le récit de l’origine n’a rien de naturel. Il nous est conté par la société et ceux qui se présentent comme « nos pairs ». Et l’idéologie du pouvoir parachève ce récit de l’origine, en donnant aux uns – au détriment des autres – le droit de penser et d’agir en leur nom propre, et au nom des autres. La République de Platon a fixé la formule, souligne Jacques Rancière : « que chacun fasse sa propre affaire et développe la vertu propre à sa condition [Jacques Rancière, Le Philosophe et ses pauvres (1983), Flammarion, « Champs », rééd. 2007, préface, p. IV] ». Magistrale formule qui montre la naturalisation de l’arbitraire inaugural. Il ne s’agira nullement de « propre ». Il s’agira, à l’opposé, de se conformer au propre désigné par autrui, c’est-à-dire par la société, et ses récits de l’origine et de légitimités afférents. La division du travail en est un nom plus moderne. Dans un souci de productivisme (au profit de qui ?), la modernité l’a renforcée. Pour la rendre plus acceptable, elle en a fait une question contractuelle, en apparence liée au consentement. Finalement, l’homme est d’autant plus « productif » pour autrui qu’il n’interroge pas l’état de minorité dans lequel il se trouve. « Il suffit de croire à son infériorité, on n’a pas le temps de ne pas y croire, pas le temps d’être ailleurs qu’au lieu où l’on est forcé d’y croire [Ibid.]. » Si l’exploitation capitalistique génère si peu de révoltes, ce n’est pas parce qu’elle ne suscite pas de polémique, voire de rejets. Mais parce qu’elle capte, plus encore que les richesses, l’attention des individus. Les individus sont distraits, divertis au sens pascalien, ils sont occupés, pleinement occupés à ne pas penser car la non-pensée est une jouissance. « La réussite du capital […] tient […] à ceci qu’il réussit chaque jour, par chacun, à transformer « le temps presse » en « je n’ai pas le temps ». Si les sujets […] ne sont pas dans la lutte […] c’est avant tout parce qu’ils n’ont pas le temps de la mener [Bernard Aspe, 2013, cité in Yves Citton, L’Économie de l’attention, op. cit.]. » Du moins en sont-ils convaincus. C’est là où le capitalisme cesse sa parenté avec l’État de droit pour retrouver sa filiation avec l’exploitation de l’homme, l’esclavage n’étant ni plus ni moins qu’une captation répressive de l’attention alors que le XXIe siècle lui préfère les captations divertissantes. L’attention est par essence l’antichambre du souci de soi et des autres. Le capital l’a compris et l’instrumente régulièrement si bien que « faire attention à soi » est devenu un marché. La société marchandise ce « temps pour soi » si bien que « faire attention à soi » est nécessairement coûteux. Ce temps qui nous a été confisqué, il faut l’acheter, le racheter en somme et l’occuper en payant encore une quelconque activité marchande de soin » (p. 104-106).

LES DÉSUBSTANTIALISATIONS DU TEMPS ET DU LANGAGE

« La conquête du temps est pour la liberté son premier défi. Le facteur d’exclusion est bien l’absence de temps. Le temps pour soi. Le temps dont on définit soi-même la teneur et la valeur. Capter le temps est l’office du pouvoir. La verbalisation du temps est aussi un enjeu. Dire la nature du temps pour en prendre conscience, et ne pas le laisser inopérant. Réduire le temps, c’est aussi réduire le temps où l’on parle. Réduire le langage est la première opération de l’Angsoc [Terme qui désigne le socialisme anglais en novlangue, in George Orwell, 1984, op. cit.]. On ne dit pas « ministère de la Vérité » ou « Commissariat aux archives », on dit « Miniver » ou « Comarch ». Cette ablation des mots permet plusieurs choses : d’abord ne plus être apte à penser la nature de ce que l’on pense. Le « Comarch » n’a de sens que pour les inclus. Et une fois intériorisé, il peut commencer à signifier tout autre chose, et permettre sans souci la réification du passé. En abrégeant un mot, on abrège sa potentialité herméneutique. On le rend plus littéral encore, asservi à sa propre lettre » (p. 106-107).

« « Le langage est une législation, le langage en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, […] Jakobson l’a montré, un idiome se définit moins par ce qu’il permet de dire, que par ce qu’il oblige à dire. […] Parler, et à plus forte raison discourir, ce n’est pas communiquer, […] c’est assujettir. » Les sophistes ont jeté leur dévolu sur la langue parce qu’ils ont saisi la force d’assujettissement qu’elle était. « La langue […] est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire [Roland Barthes, Leçon, texte de la leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France, prononcée le 7 janvier 1977, Seuil, « Points », 1989] » (p. 107-108).

« « Lorsque moi j’emploie un mot, dit Heumpty Deumpty, […] il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie… Ni plus, ni moins. – La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. – La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout ! [Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles (1865), GF-Flammarion, rééd. 1979, p. 281] » (p. 109).

« « Dans la langue, donc, servilité et pouvoir se confondent inéluctablement. Si l’on appelle liberté non seulement la puissance de se soustraire au pouvoir, mais aussi et surtout celle de ne soumettre personne, il ne peut donc y avoir de liberté que hors du langage. Malheureusement, le langage humain est sans extérieur : c’est un huis clos. […] à nous, qui ne sommes ni des chevaliers de la foi ni des surhommes, il ne reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue, qu’à tricher la langue. Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature [Roland Barthes, Leçon, op. cit.]. » Autrement dit, la littérature invente l’échappée symbolique, pas simplement l’usage de nouveaux signes et de nouveaux symboles, pas simplement le jeu avec la signification, mais l’invention d’un champ de liberté cognitive nommant ce qui n’a jamais été nommé, susceptible ainsi de lui donner vie et sens. Un ailleurs est Réel. Les Récits de la Kolyma contiennent précisément cette tentative de la langue pour s’extraire de la réalité destructrice dans laquelle l’individu est plongé dans les camps du goulag. Le goulag est d’ailleurs tout autant qu’une destruction de la réalité une destruction du langage. Chalamov, par la verbalisation, lutte de toutes ses forces symboliques pour ne pas se réduire simplement à ce qu’il vit. Ne pas être autre chose que sa survie, voilà déjà ce que le langage par le maintien de son ambition empêche. Le dire, c’est déjà récupérer du sujet. « Dans quelle langue m’adresser au lecteur ? Si je privilégiais l’authenticité, la vérité, ma langue serait pauvre, indigente. Les métaphores, la complexité du discours apparaissent à un certain degré de l’évolution et disparaissent lorsque le degré a été franchi en sens inverse. De ce point de vue, le récit qui va suivre est inévitablement condamné à être faux, inauthentique. Pas une fois je ne m’attardai sur une pensée. […] Pas une fois durant toutes ces années, je n’admirai un paysage […]. Comment retrouver cet état et dans quelle langue le raconter ? L’enrichissement de la langue, c’est l’appauvrissement de l’aspect factuel, véridique du sujet [Varlanne Chalamov, Récits de la Kolyma, préface de Luba Jurgenson, postface de Michel Heller, Verdier, rééd. 2003, p. 8]. » Là où il n’y a plus personne, ni le monde lui-même, ni les individus qui le composent, pour permettre l’individuation, il reste encore la possibilité de la littérature, le souvenir minable à transformer. « Mon langage, le langage grossier des gisements, était pauvre, aussi pauvre que les sentiments qui subsistent encore près des os. « Lever, départ au travail, déjeuner, fin du travail, coucher, citoyen chef, permettez-moi de vous demander, la pelle, la fouille, à vos ordres, le foret, le pic, il fait froid dehors, il pleut, la soupe est froide, la soupe est chaude, le pain, la ration, laisse-moi ton mégot » : je me contenais d’une vingtaine de mots depuis bien des années. [Ibid., pp. 521-522] » Un homme à qui l’on refuse tout agir libre peut encore lutter, intrinsèquement, pour ne pas perdre sa langue. Comme une conquête pour l’avenir. Garder, par-devers le soi meurtri, ce qui féconde le soi. Pour Bauman et Steiner, le langage est une pharmacopée. Dans sa structure même réside la sublimation, la possibilité de circuler dans le temps et par-delà la mort, la possibilité d’agir alors que tout empêche. « C’est parce que nous pouvons raconter des histoires fictives ou mathématico-cosmologiques, à propos d’un univers de plusieurs milliards d’années ; c’est parce que nous pouvons… conceptualiser le lundi matin après notre crémation ; c’est parce que ces phrases avec des « si »… peuvent, prononcées selon notre volonté, nier, reconstruire, changer le passé, le présent et l’avenir, cartographiant autrement les déterminants de la réalité pragmatique, que l’expérience continue à valoir la peine d’être faite. L’espoir réside dans la grammaire [George Steiner, Errata : an examined life, Phoenix, 1998, p. 85, cité in Zygmunt Bauman, Vies perdues. La modernité et ses exclus (2004), Rivages poche, 2008, p. 190]. » Le talent caché de la verbalisation est sans doute l’une des découvertes de l’analyse. L’analysant découvre dans le lieu même de la fébrilité sa propre assiette. Il découvre le pouvoir du langage, non pas ses effets de réel, mais le Réel. Ce qu’il a vécu. Ce qu’il vit. Comme une enquête, les bribes de vie surgissent. La vie fait un lien, non pour signifier une destinée élaborée en surplomb. Verbaliser, c’est faire lien. L’individuation n’est pas nier l’émiettement des sujets, c’est le parcourir. Être sujet, c’est toujours faire face au pluriel. Dont son propre pluriel. La psychanalyse n’est nullement une injonction à la vérité. Pour autant, le dispositif de l’analyse « dit » par essence : ce qui s’y dit est vrai, au sens où, même si l’individu ment, cela fait symptôme. Le mentir dit vrai. Il dit tout le travail, tout le récit du sujet, ses efforts, pour échapper à ce qu’il croit être un danger. Que le mensonge soit névrose, qu’il frôle la psychose en frôlant le déni, il dit toujours la vérité du rapport désastreux de l’homme avec son authenticité » (p. 110-113).

DÉSUBJECTIVATION ET DÉVERBALISATION

« Honnet évoque alors la problématique du « contrôle social du sentiment d’injustice ». En effet, percevoir non confusément l’injustice sociale n’est pas à la portée de tous. La prise de conscience de l’injustice sociale nécessite elle aussi le langage pour la penser. Sans les mots pour le dire, la conscience est comme paralysée, stoppée dans son éveil. « Les modes de représentation des sentiments d’injustice sociale ne sont pas, comme on le suppose trop souvent, à la libre disposition des sujets concernés, mais […] sont influencés et déterminés par de multiples mécanismes de domination de classe. Ces processus de contrôle de ma conscience morale ont pour tâche de réprimer assez tôt l’expression des sentiments d’injustice, pour que le consensus de la domination sociale ne se trouve pas remis en cause. Aussi faut-il voir dans ces techniques de contrôle des stratégies qui assurent l’hégémonie culturelle de la classe dominante en limitant implicitement des possibilités de formuler les expériences d’injustice [Axel Honnet, La Société du mépris, La Découverte, rééd. 2014, p. 213]. »

Voler au sujet sa capacité d’énonciation n’est donc pas suffisant. Ce qu’il faut voler, c’est la condition de possibilité de cette énonciation, sa dynamique de conscientisation. Premier grand processus de la domination : « priver de langage les dominés ». L’opération d’usurpation ne réussissant pas toujours, la prise de conscience émerge. Pour s’assurer la durabilité de la domination, il faut alors provoquer chez le sujet un sentiment de désolation, qui prend l’apparence d’une individuation inversée, dans la mesure où le sujet se sent abandonné, seul de son espèce, sans capacité de faire lien avec d’autres sujets partageant la même expérience. Le sujet ne parvient pas à élaborer cette idée d’une expérience commune d’injustice. Les analyses de Bourdieu et de Gramsci ont d’ailleurs su montrer que l’hégémonie culturelle ne se résume pas à une langue luttant contre une autre, mais traduit le mode de véridiction qu’elle représente : la langue des dominés n’a pas le même accès à la performativité que celle des dominants. Si la première demeure langage, la seconde fait réalité. Elle fait autorité et institution. Plus la parole proférée est celle d’un individu appartenant au groupe – social, culturel, économique – dominant, plus elle fait ordre pour tous, réalité et vérité. La déverbalisation vole le vécu plus encore que le langage » (p. 113-115).

« Plus les dominés et les dominants se scindent, moins l’histoire de la domination est durable, car elle suppose au moins une circulation langagière commune. Les dominés cessent de l’être lorsque le langage des dominants ne signifie plus rien pour eux. À ce propos, Gramsci rappelle, en critiquant Boukharine, que les classes dominées ne sont pas nécessairement sous le joug de l’hégémonie culturelle, du moins pas de la façon dont on le présuppose » (p. 116).

« [Antonio Gramsci, Textes (1917-1934), Édition réalisée par André Tosel, Éditions sociales, 1983] » (p. 117).

SUBORDINATION ET DISSIMULATION

« La dissimulation est un art auquel les dominés ont recours au même titre que les dominants [James C. Scott, La Domination et les Arts de la résistance. Fragments du discours subalterne (1990), Éditions Amsterdam, 2009] » (p. 118).

« L’enjeu : laisser croire au dominant que l’on est ignorant du secret du pouvoir, à savoir son usurpation, sa violence, l’arbitraire de sa force. Par sa duplicité, il faut prolonger le mythe encore. « Dans des circonstances ordinaires, les dominés ont ainsi un intérêt particulier à éviter toute démonstration explicite d’insubordination. Ils ont aussi, bien sûr, un intérêt particulier à résister afin de réduire au maximum le travail à accomplir et les exactions et humiliations dont ils sont victimes. La synthèse de ces deux objectifs qui peuvent au départ sembler contradictoires est rendue possible précisément par la poursuite de formes de résistance qui évitent toutes confrontations ouvertes avec les structures de l’autorité à laquelle on s’oppose [Ibid., p. 101] ».

C’est là une première forme d’échec pour la domination dans la mesure où elle ne peut se vivre comme telle ; pour durer, elle est obligée de veiller, de surveiller, de ne surtout pas croire en son propre pouvoir. Elle, qui veut tellement faire oublier le mensonge de son institution, se voit prise au piège du mensonge perpétuel, celui proféré par ceux-là mêmes auxquels elle a cherché à imposer un ordre de vérité. « Tout comme la domination, la résistance mène ainsi une guerre sur deux fronts. Le texte caché n’est pas que rumination et grognements en coulisse ; il donne lieu à une série de stratagèmes discrets et pratiques visant à minimiser l’appropriation. Chez les esclaves, par exemple, ces stratagèmes ont traditionnellement inclus le chapardage, le maraudage, l’ignorance feinte, le travail bâclé, le tirage au flanc, le troc et la production souterraine, le sabotage des récoltes ou des machines voire celui des bêtes, les incendies volontaires, la fuite, etc. Chez les paysans, le braconnage, l’occupation illégale des terres, le glanage non autorisé, le versement de loyers en nature inférieurs au dû, le défrichement de champs clandestins et le manquement aux impôts seigneuriaux ont constitué des stratagèmes courants [Ibid., p. 204] » » (p.119-120).

LE DEVENIR PSYCHOTIQUE DES DOMINÉS

« Résister à sa propre énonciation reste le signe de la psychose ordinaire. La résistance n’est pas nécessairement silence. Le langage peut l’habiller. Avec ce type d’analyses – non encore analysant –, on peut croire que tout fonctionne bien tant le mal est performant. « On peut croire, dans un premier temps, que l’analyse marche bien et même qu’elle court, écrit Pontalis : rêves, souvenirs d’enfance, chaînes associatives subtilement entrecroisées. […] C’est là, me semble-t-il, ce que Winnicott a en vue quand il parle du « faux self [Chez Winnicott, le self (soi) se divise en vrai self et faux self. Le vrai self, le soumet à l’environnement, surtout si ce dernier est jugé contraignant ou nocif pour le vrai self. Le self représente la partie la plus créatrice d’une personnalité] », souvent savamment entretenu par le code interprétatif de l’analyste ; il nous fait identifier, dans une telle compulsion à mentaliser, une forme souvent précoce de dissociation du sujet, voué à opérer en système clos, où ne s’agencent que des signes et des figures, pour prévenir l’« informe »,  précurseur de chaos, pour cerner le vide [J.-B. Pontalis, « Bornes ou confins ? », Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 10, automne 1974, p. 15, cité in Charlotte de Parseval, « De Ferenczi à Winnicott : le « nourrisson savant » et le faux self », Le Coq-Héron, 2/2007, n° 189, pp. 122-141]. » Les troubles du spectre psychotique surabondent tant ils fournissent un sujet approprié à l’interchangeabilité réquisitionnée par les temps économiques présents. Un sujet à qui l’on demande tout et son contraire. Résister à la violence du réquisit nécessite de se cliver. Le clivage n’est pas un simple refoulement : « Le clivage violent est une destruction d’une partie de la personnalité [Melanie Klein, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes », Développements de la psychanalyse, 1946, PUF, 1966]. » Il permet d’encaisser l’événement extérieur, autrement dit les effractions physiques et psychiques qui viennent de l’extérieur. Mais le moi n’est pas seulement divisé, il est endommagé [Robert D. Hinshelwood, « Refoulement et clivage : Esquisse d’une méthode comparative des concepts », L’Année psychanalytique internationale, 1/2009, pp. 83-105]. Le sujet subit mais est anesthésié par le fait qu’il a fait disparaître préalablement sa singularité. Sa personnalité niée, le faux self peut dès lors s’épanouir, du moins en donner l’illusion, et devenir après le manipulé le manipulateur. Le déni est la première marche du dénigrement. « Je ne te demande rien… je prends […]. Je me sers d’une femme par nécessité, comme on se sert d’un vase dans un besoin différent, mais n’accordant jamais à cet être, que mon argent ou mon autorité soumet à mes désirs, ni estime ni tendresse, ne devant ce que je prends qu’à moi-même et n’exigeant jamais d’elle que la soumission, je ne vois pas que je sois tenu d’après cela à lui accorder aucune gratitude [Sade, Les Infortunes de la vertu, 1787] », déclare Dalville à Justine. Il n’y a plus de honte. L’instrumentalisation paraît la seule relation objective à mettre en place avec l’autre. Quant à l’assimilation du sentiment de gratitude à une forme d’affaiblissement du sujet, il prouve la prégnance de la perversion » (p. 121-123).

L’IRREMPLAÇABLE AUTORITÉ.

LA SORTIE DE L’ÉTAT DE MINORITÉ

« « L’âme aussi, si elle veut se connaître elle-même, doit regarder une âme » [Platon, Alcibiade, Paris, Les Belles Lettres, 1998, 132b-133b] » (p. 124).

« Galien parle d’un directeur de conscience, nous permettant de nous éloigner de notre propre complaisance envers nous-mêmes. « Tous les hommes qui se sont remis à d’autres de la déclaration de leur propre valeur, je les ai vus se tromper rarement, et tous ceux qui se sont estimés excellents, sans en avoir confié le jugement à d’autres, je les ai vus trébucher grandement et fréquemment [Claude Galien, début du chapitre III du Traité des passions de l’âme et de ses erreurs, trad. R. Van der Elst, Delagrave, 1914, cité in Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, op. cit., p. 381]. » (p. 125).

« Certes trébucher revient à faire davantage d’erreurs dans sa progression. Mais qu’est-ce que « trébucher grandement » ? L’assertion de Galien ne concerne nullement les enfants. Elle concerne les adultes, qui seraient tentés de se passer d’un autre pour consolider leur jugement sur eux-mêmes. Mais elle concerne en creux autre chose, à savoir ceux qui sont en mal de filiation symbolique, autrement dit ceux qui sont contraints de se passer d’un autre pour grandir. C’est là où la question du mythe de l’origine reprend la main. Rancière définit ainsi le mensonge de Platon : ce n’est pas la nature qui fait la sélection mais la sélection qui fait la nature. « La nature doit être objet de décret pour devenir objet d’éducation. Elle est le présupposé que se donne le sélectionneur-éleveur des âmes pour commencer son travail de formation des natures [Jacques Rancière, Le Philosophe et ses pauvres, op. cit., p. 37]. » Car, si l’autre est si nécessaire à la formation de l’individu, il est important d’interroger les motivations d’autrui à éduquer. Autrement dit, cet autre dont nous avons besoin, cet autre n’en est pas un. C’est un même. La nécessité de l’autre est vraie. C’est sans doute là que se résume toute la justice. Seulement, le mensonge s’insinue dès le départ en maquillant en autre celui qui ne l’est que trop rarement. Sortir de l’état de minorité, ce sera démystifier les ruses de la domination » (p. 125-126).

« En deçà des velléités éducatives, subsiste un mythe qui oriente celles-ci : « Vous tous qui êtes dans la cité êtes frères, leur dirons-nous dans notre histoire, mais le dieu qui vous a façonnés a mêlé de l’or dans la composition de ceux qui sont aptes au commandement et qui sont aussi les plus précieux. À celle des défenseurs il a mêlé de l’argent ; tandis que le fer et l’airain sont pour les laboureurs et les autres artisans. » En somme, s’il existe une pluralité de métiers, il n’en demeure pas moins qu’ils ne sont pas équivalents en termes de valeur. « Un vrai cordonnier n’est pas quelqu’un qui fait de bonnes chaussures. C’est quelqu’un qui ne se donne pas pour autre chose que cordonnier [Ibid., p. 43]. » Et ceux qui ont l’intention d’inventer leur place plus que d’accepter celle qui leur a été donnée prennent le risque social majeur de chuter et de ne recevoir en échange aucune compassion. La menace est explicite : à ceux qui veulent inventer leur place, il sera rappelé le secret douloureux de l’origine. Il n’y a pas de miséricorde pour ceux qui veulent s’extraire de l’ordre, ou qui le désavouent, ou qui tout simplement connaissent sa supercherie. S’il y a compassion, elle s’adresse à ceux qui ont accepté de subir leur place et partant qui la légitiment. Il faut participer au secret de l’usurpation pour pouvoir bénéficier de la compassion des hommes. « Tout est joué avant que nous ayons douze ans. Vingt ans, trente ans d’un travail acharné, toute une vie de labeur ne fera pas, ne défera pas ce qui a été fait, ce qui a été défait une fois pour toutes, avant nous, sans nous, pour nous, contre nous », écrit Charles Péguy, en 1913. Cette loi de déterminisme culturel et social, Péguy n’en fait pas celle de la nature. Nous ne naissons pas privés de la possibilité de sortir à terme de l’état de minorité. Mais très vite, le piège se referme, dans la mesure où le récit de l’origine se substitue à l’origine elle-même. Péguy, qui a bénéficié de l’attention tutélaire primordiale du directeur de son école primaire, Théophile Naudy, connaît la loi socioculturelle. Il faut avoir été « reconnu » par l’autre avant d’espérer « se connaître soi-même », sans risquer de trébucher. Ceux qui s’autorisent sans en passer par le fait d’avoir été autorisés sont menacés de bannissement. « Le laborieux était assuré de ne manquer jamais de rien, de manger à sa faim, on consentait à la pauvreté car elle vous assurait le minimum vital », écrit Péguy en décrivant, non sans nostalgie, la fin du XIXe siècle. Certes, la viabilité du pacte assurait son maintien. Pour autant, un rien pouvait rompre ce pacte social qui déterminait les frontières de l’inclusion : « L’acceptation de la pauvreté décernait une sorte de brevet, instituait une sorte de contrat. […] Il était entendu que celui qui voulait sortir de la pauvreté risquait de tomber dans la misère, c’était son affaire, il rompait le contrat conclu avec le sort, mais on n’avait jamais vu celui qui voulait se borner dans la pauvreté fût condamné à retomber perpétuellement dans la misère [Charles Péguy, L’Argent (1913), Éditions des équateurs, rééd. 2008]. » Accepter sciemment son infériorité, c’est faire ordre avec cet autre, et être récompensé par une place, si petite soit-elle. Ne plus parler d’arbitraire ou de culture, mais subsumer sa condition sous la tutelle du sort. Le pacte est pervers : il vous sera reconnu une « singularité » si vous désavouez votre égalité, une singularité de simulacre, une singularité subalterne, mais l’apparence d’une singularité. « Nul ne pourra […] être obligé de témoigner contre lui-même », dit le cinquième amendement. La domination, c’est la tentative de faire oublier ce droit inaliénable.

Nul ne peut cependant ne pas reconnaître la responsabilité de chacun dans la sortie de l’état de minorité. « La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit si facile à d’autres de se poser en tuteurs des premiers. Il est si aisé d’être mineur [Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, 1784, proposition 2] ! » Il n’en demeure pas moins que toutes les sorties de l’état de minorité ne se ressemblent pas et ne sont pas pareillement « autorisées » par la société. Pour ceux dont le récit de l’origine est déficitaire, la sortie sera plus difficile encore, voire ne sera jamais reconnue dans sa légitimité. Se situe là, sans doute, une sortie de l’état de minorité davantage archétypale, parce que faisant l’épreuve de la nécessité de cet autre-qui-n’en-est-pas-un et démasquant le mensonge de l’origine et la façon dont la culture et la politique organisent sa consolidation. C’est sans doute pour cette raison que Foucault, dans la suite de sa réflexion sur les Lumières, fait appel au texte kantien de 1798 sur la révolution. Qu’est-ce que la révolution sinon l’exigence de la sortie de l’état de minorité ? « Peu importe si la révolution d’un peuple […] réussit ou échoue, peu importe si elle accumule misère et atrocités », reconnaît Kant. Ce qui importe, c’est que la révolution signe la potentialité de l’homme à sortir de l’état de minorité, qu’elle scelle à jamais sa capacité de faire cesser le mensonge de l’origine. En somme, elle vient incarner par sa seule possibilité – et par son succès – la filiation originelle de l’homme avec la liberté et le progrès de la conscience. Dorénavant l’homme ne pourra plus « oublier » le souci de soi, et qu’il est l’enfant de cette capacité-là. « En effet, un tel phénomène dans l’histoire de l’humanité ne s’oublie plus, parce qu’il a révélé dans la nature humaine une disposition, une faculté de progresser telle qu’aucune politique n’aurait pu, à force de subtilité, la dégager du cours antérieur des événements [Emmanuel Kant, Qu’est-ce que la révolution ? Voir à ce sujet le commentaire de Foucault, Le Gouvernement de soi et des autres, op. cit., p. 20, et Hannah Arendt, De la révolution (1963), Gallimard, « Folio », rééd. 2012, p. 79 et p. 351]. » L’histoire sert aussi à cela : à rappeler que l’individuation a eu lieu, que si elle est une création journalière, elle n’en demeure pas moins principielle, et de toute éternité présente, comme la potentialité même de l’homme, que celle-ci advienne ou pas. Cette histoire de la révolution, si collective, si abstraite d’une certaine manière, conte aussi autre chose : la possibilité de l’émergence de la singularité, quelque chose d’absolument concret et présent. Par définition, l’Histoire semble éloignée des hommes du temps présent : ils ne l’ont pas vécue. Ce qui diffère ici, c’est précisément le fait que l’Histoire n’est plus éloignée, elle raconte l’immanence de la liberté, de cette histoire de la liberté qui n’a aucun passé ni futur, ou plutôt qui s’éveille à l’instant même où elle est évoquée et ressentie » (p. 126-131).

LE POUVOIR, UNE RELIGION CONTINUÉE

« Foucault a différencié les catégories de pouvoir, principalement en deux sortes : le pouvoir de souveraineté où le pouvoir s’incarne, et le pouvoir de discipline ou de normalisation, où le pouvoir est rendu anonyme, sachant que ces deux types de pouvoirs peuvent s’entrelacer pour se renforcer. Ce qui rend la définition du pouvoir plus poreuse et complexe. Inutile de chercher à savoir lequel des deux est le plus souhaitable ; ce sont là deux aberrations qui se consolident mutuellement par la menace qu’elles représentent. « C’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra. Quant à obéir à plusieurs maîtres, c’est être autant de fois extrêmement malheureux [Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1549]. » Le pouvoir est en fait circulatoire, un fait circulatoire même, au sens de qui circule. « Ne pas prendre le pouvoir comme un phénomène de domination massif et homogène – domination d’un individu sur les autres, d’un groupe sur les autres, d’une classe sur les autres – ; bien avoir à l’esprit que le pouvoir sauf à le considérer de très haut et de très loin, n’est pas quelque chose qui se partage entre ceux qui l’ont et qui le détiennent exclusivement, et puis ceux qui ne l’ont pas et qui le subissent. Le pouvoir […] doit être analysé comme quelque chose qui circule, ou plutôt comme quelque chose qui ne fonctionne qu’en chaîne. Il n’est jamais localisé ici ou là, il n’est jamais entre les mains de certains, il n’est jamais approprié comme une richesse ou un bien. Le pouvoir fonctionne. Le pouvoir s’exerce en réseau et, sur ce réseau, non seulement les individus circulent, mais ils sont toujours en position de subir et aussi d’exercer ce pouvoir. Ils ne sont jamais la cible inerte ou consentante du pouvoir, ils en sont toujours les relais [Michel Foucault, Il faut défendre la société, cours au Collège de France, 1976, Hautes Études/Gallimard/Seuil, rééd. 1997, p.26]. » Autrement dit, le pouvoir, même de souveraineté, n’appartient jamais à un seul individu même divinisé. Le pouvoir de l’un tient toujours par le consentement des autres et par le fait que ce qui n’est pas partagé l’est en fait. Le pouvoir fait machine : il fait ordre, performance, illusion de fonctionnement. La vérité du pouvoir demeure bureaucratique pour être durable » (p. 131-132).

« « Platon écrit dans le Théagès : « Chacun de nous voudrait être si possible le maître de tous les hommes, ou mieux encore Dieu. » Ambition médiocre si l’on se réfère à la faiblesse des maîtres et des dieux. Car enfin, si la petitesse des esclaves vient de ce qu’ils s’inféodent à des gouvernants, la petitesse des chefs et de Dieu lui-même tient à la nature déficitaire des gouvernés. Le maître connaît l’aliénation sous son pôle positif, l’esclave sous son pôle négatif ; à l’un comme à l’autre la maîtrise totale est également refusée [Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967]. » L’expérience subjective est, à l’inverse, ce qui décrypte la vanité du pouvoir, l’illusoire de la domination. Devenir maître, au sens hégélien, c’est risquer la mort, prendre ce risque que l’esclave se refuse à prendre. Mais demeurer maître, c’est devenir esclave, c’est rentrer dans la circulation du pouvoir, celle qui a besoin du subordonné pour se maintenir. Demeurer maître, c’est finir par croire à son statut de maître. Or, l’individuation est une puissance non corrompue par le pouvoir. S’individuer suppose de ne pas croire, et notamment de ne croire en aucun statut » (p. 133-134).

« Le pouvoir est-il la continuation de la religion par d’autres moyens ? Si la religion représente pour les sociétés humaines « le déni institué d’elles-mêmes [Marcel Gauchet, La Condition politique, Gallimard, « Tel », 2005, p. 332] », le pouvoir n’est-il que la poursuite de ce déni ? Pourquoi associer pouvoir et religion ? Déjà parce que le pouvoir en tant que circulation, chaîne, organisation d’intermédiaires le relayant, structure éparse (tout en étant profondément formalisée) de domination, renvoie au fonctionnement typique d’un clergé, où chaque relais est constitué par celui qui le précède et celui qui lui succède. Le tout fonctionnant d’autant mieux qu’il est structurellement placé sous l’œil divin. Le regard est l’élément symbolique premier de la toute-puissance. La prison panoptique de Bentham n’en sera que la continuation, profane, et consacrée à l’ordonnancement de la délinquance et de la criminalité. La nature panoptique du mode d’existence du clergé nous rappelle que derrière la revendication du salut des hommes, c’est l’organisation de leur surveillance qui prévaut. À l’inverse, on peut rappeler que le panoptique de Bentham, même assimilé à la prison, respecte les règles de l’utilitarisme anglais. Pour Foucault, le panoptique organise la punition et la surveillance continue. Pour Bentham, il respecte néanmoins quelques règles de fonctionnement même s’il a pour principe primordial de « punir les criminels endurcis, garder les fous, réformer les vicieux, confiner les suspects, employer les oisifs, entretenir les indigents, guérir les malades, former ceux qui veulent apprendre un état, ou dispenser l’instruction aux générations montantes [Jeremy Bentham, Le Panoptique, 1791, Belfond, 1977, p. 98] ». Il n’en demeure pas moins que cette opération d’ « orthopédie morale [Michel Foucault, Surveiller et punir (1975), Gallimard, rééd. « Tel »] » a pour but de produire, comme chez Orwell, le bonheur, celui-là même qui ne provoque pas le désordre en remettant en cause les principes de la normalisation ici proposée : « Cet appareil hautement élaboré ne va-t-il pas produire des machines ayant apparence d’hommes ? […] Appelez-les soldats, appelez-les moines, appelez-les machines : s’ils sont heureux, peu importe [Jeremy Bentham, Le Panoptique, op. cit., p. 98] ! » En ce sens, le panoptique benthamien est plus qu’un modèle carcéral, il est le modèle de la normalisation moderne susceptible de rationaliser les vies et les comportements des individus. Le panoptique est un modèle de surveillance, potentiellement adaptable à toute institution, sanitaire, scolaire, militaire, administrative. La société du spectacle n’en est qu’un avatar, plus spécifiquement dédié à la fabrication du bonheur de ses sujets. Ce bonheur a un premier qualificatif. Il est discipliné. La jouissance, indisciplinable par nature, n’y a pas sa place. Ou alors, une jouissance réitérée, normalisée. L’individu, en tant qu’irremplaçable, contient également par définition une part indisciplinable qui n’est pas nécessairement assimilable à du désordre. Cet indisciplinable en soi est traqué par l’organisation panoptique de la société. Et la traque est extensive. Elle n’est nullement concentrée dans les lieux carcéraux ou asilaires. Le fonctionnement panoptique permet l’extension de la surveillance, au-delà des murs. La prison est partout. L’asile est partout. Chaque individu est toujours sur le point d’être désigné comme fou ou comme prisonnier parce que sa part d’indisciplinarité le rend à jamais soupçonnable. Et le pouvoir a raison de traquer cet imperceptible car c’est là que gît le renversement. Foucault commente ainsi Kant : « Ce n’est pas dans les grands événements que nous devons chercher ce signe qui sera remémoratif, démonstratif ou pronostique du progrès. C’est dans des événements qui sont quasi imperceptibles. C’est-à-dire qu’on ne peut pas faire cette analyse de notre propre présent dans ses valeurs significatives sans se livrer à une herméneutique ou à un déchiffrement qui permettra de donner à ce qui, apparemment, est sans signification et sans valeur, la signification et la valeur importantes que nous cherchons. Or qu’est-ce que c’est que cet événement qui n’est donc pas un grand événement ? Eh bien, c’est la Révolution [Michel Foucault, Le Gouvernement de soi et des autres, op. cit., p.18] » » (p. 134-137).

« Le clergé, quant à lui, consolide par l’ordre social qu’il organise la véridicité du dogme. Le clergé est un panoptique au sens où l’« on est perpétuellement sous le regard de quelqu’un ou, en tout cas, dans la situation d’être regardé [Michel Foucault, Le Pouvoir psychiatrique, cours au Collège de France, 1973-1974, Hautes Études/Gallimard/Seuil, rééd. 2003, p. 49] ». Clergé et prison panoptique divergent en revanche sur la question du consentement. Si le second est privation de liberté, le premier l’est tout autant, mais avec le consentement de l’individu. Certes, l’idéologie religieuse est une prison qui ne s’ignore pas longtemps pour les individus, dans la mesure où elle leur dicte ce qu’il faut faire, penser, aimer. Il n’en demeure pas moins qu’elle assoit son pouvoir sur la croyance de ses fidèles. La prison panoptique est plus transparente quant à ses motivations dans la mesure où elle ne s’oblige pas nécessairement à maintenir l’illusion d’une croyance dans la fonction rédemptrice du système. Foucault est moins utilitariste que Bentham à ce niveau-là, car ce dernier vise encore au travers de ses modèles architecturaux le bonheur du plus grand nombre : « les mœurs amendées, la santé préservée, l’industrie revivifiée, l’instruction répandue, les charges publiques allégées, l’économie assise en quelque sorte sur un roc, le nœud gordien des lois d’assistance publique non pas tranché mais dénoué […]. Tout cela par une simple idée d’architecture [Jeremy Bentham, Le Panoptique, op. cit., p. 186] ». Ni plus ni moins un projet de société totalitaire, entièrement dévoué à la surveillance des hommes, comme à leur bonheur surveillé. Foucault a décelé, quant à lui, la nature mécaniste du panoptique, vouée au seul renforcement disciplinaire. Foucault précise : « Bentham ne dit même pas que c’est un schéma pour des institutions, il dit que c’est un mécanisme, un schéma qui donne force à toute institution, une sorte de mécanisme par lequel le pouvoir qui joue ou qui doit jouer dans une institution va pouvoir acquérir le maximum de force. Le Panopticon est un multiplicateur ; c’est un intensificateur de pouvoir [Michel Foucault, Le Pouvoir psychiatrique, op. cit., p.75] » » (p. 137-139).

« Le panoptique est un dispositif de visibilité au service de l’invisibilité (de l’inexistence) de la fondation du pouvoir. « […] le pouvoir […] pourra être […] un pouvoir entièrement anonyme. Le directeur n’a pas de corps, car le vrai effet du Panopticon c’est d’être tel que, même lorsqu’il n’y a personne, l’individu dans sa cellule non seulement se croie, mais se sache observé, qu’il ait l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour un regard – qui est là ou qui n’est pas là, peu importe [Ibid., p. 78] ». L’idéologie de l’évaluation est aussi une forme de continuation du panoptique, plus intériorisée encore, typique des sociétés conservatrices. Celle qui s’affiche sous la bannière de l’égalitarisme et de la méritocratie est en fait l’opposé du paradigme de l’émancipation. Elle produit ni plus ni moins une forme foucaldienne d’assujettissement, dans la mesure où elle vaut pour processus de subjectivation du sujet. Un sujet n’est fondé que lorsqu’il est évalué. L’évaluation produit de la servitude volontaire, car elle s’assimile à un processus de formation du sujet. C’est l’évaluation qui après avoir tué ce qu’il y d’agent dans le sujet le reconnaît en tant que tel, mais désormais devenu non plus un sujet libre mais un sujet domestiqué, sous domination. L’évaluation est une culture mortifère dans la mesure où elle transforme la nature même du travailleur et de son travail. Elle modifie la définition du métier de manière à le rendre mesurable. Elle calibre, détruit la singularité, ou précisément l’irremplaçabilité. Le travailleur n’est plus un nom mais un chiffre, une catégorie dans un tableau, que l’on surveille et sanctionne. Aucune forme de capitalisation n’est alors possible pour le travailleur, dans la mesure où, pour capitaliser, il faut revendiquer une propriété intellectuelle, un droit d’auteur, un « nom » en somme. Mais faire disparaître les individus sous les chiffres permet simplement d’usurper leur dû. Chiffre qui vient banaliser la survie comme mode de vie. Il s’agit de chosifier l’individu, de l’itemiser. « L’objectivation passe par la commensurabilité. On ne note objectivement que des items. Il faut donc décomposer les métiers, les savoirs, les processus, les relations et le sens pour en faire des procédures sectionnées en tâches […]. En dernière analyse, l’objectivité requiert des éléments de langage pré-formatés […] qui constituent une langue de bois universelle, exprimée en golbish, car c’est d’abord la langue qui fait grillage [Barbara Cassin (dir.), Derrière les grilles. Sortons du tout-évaluation, Mille et un nuits, 2014, p. 14] ». La langue fait grillage et elle organise incognito la disparation de la seule chose qui fasse valeur, l’inconnu, soit la base de la connaissance. « Par définition, la nouveauté, l’invention ne rentrent encore dans aucune case, tout comme échappe ce qui se situe au bas de la courbe de Gauss : on ne remarque pas l’absence d’un inconnu, disait Lindon de Beckett [Ibid., p. 18] ». Le meurtre est magistral car le corps de la victime a disparu. Les individus évalués ont cette capacité de faire disparaître l’idée même, la valeur même de l’irremplaçabilité. Cela n’a plus de valeur, cela n’en a jamais eu. On ne remarque pas l’absence d’un inconnu, on ne remarquera pas l’absence de l’irremplaçable. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » (p. 139-141).

LE NOM-DES-PAIRS

« Culture mortifère aussi, dans la mesure où chacun voit bien ce qui se trame et se passe. Nous ne sommes plus dans les années 90 où l’idéologie et la sociologie nouvelles de l’organisation et de l’évaluation sont arrivées et ont enthousiasmé. Nous avons vingt ans d’expérience de déflagration des conditions de vie du monde du travail. La fascination pour ces nouvelles méthodes ou simplement le statu quo devant elle a cessé. Pour autant, la déconstruction d’un tel système continue d’être difficile, car l’évaluation est une forfaiture de la vérité, un réquisit du parler vrai qui parle faux, un savoir qui n’est nullement savoir ou métasavoir mais la simple légitimation d’un pouvoir en place. Et quand l’évaluation n’arrive pas à évaluer, elle met en accusation. Le procédé est bien connu avec la surenchère sécuritaire, liberticide : qui peut avoir peur des contrôles de police démultipliés, des surveillances électroniques ou sur le web, des contrôles au scanner… si ce n’est le fautif, le coupable, celui qui se reproche quelque chose ? L’évaluation permet donc de criminaliser, de mettre dans le soupçon tout travailleur, tout individu et d’en faire un ennemi civique mettant en danger la valorisation même du groupe. Comme le pouvoir, l’évaluation est un phénomène circulatoire, faux nez d’un commerce autoréférentiel. Tout évalué sera évaluateur, et vice versa. Car l’enjeu est de faire disparaître la figure incarnant l’évaluation. Surtout ne pas en faire un pouvoir de souveraineté. Autre point de ressemblance avec Bentham : ce que sous-entendait The Book of Fallacies, c’est-à-dire cet art de créer des stratégies d’argumentation fallacieuses. Bentham en décèle quatre : stratégie d’autorité, stratégie alarmiste, stratégie de temporisation, stratégie du trouble ou de la confusion. Pourrait s’y rajouter la stratégie de la culpabilisation ; ou comment faire de l’innocent un accusé en sursis. Contester l’évaluation ne permet nullement d’accéder à un débat sur l’évaluation. Contester l’évaluation, c’est risquer sa propre marginalisation et stigmatisation. La charge de la preuve est inversée. Ce n’est pas à l’évaluateur de produire les bienfaits de l’évaluation. C’est à l’évalué de produire les bienfaits de la non-évaluation. La présomption d’innocence et celle de bonne foi sont mises à mal. L’individu est à jamais suspect. Le plaignant, à savoir l’évaluateur qui se plaint de ne pas pouvoir évaluer, n’a pas à produire les preuves de la vertu de son évaluation. Le mythe de la neutralité de l’évaluation suit les rails du mythe de la neutralité de la technique.

Chacun est tenu par le pouvoir anonyme de l’évaluation, pour plus d’illusion d’égalité. L’assujettissement est ici orwellien. L’évaluation, simulacre de science, devient une valeur morale. Le sujet dépossédé de sa liberté de conscience suffit comme seul bourreau. L’avènement d’une conscience panoptique parachève le Panopticon. Créer l’évaluation, c’est mettre la conscience sous surveillance, sous sa propre surveillance. Le fonctionnement psychotique prend la main dans la mesure où il ne s’agit même plus d’obéir à une entité supérieure ; il s’agit confusément d’obéir à soi, ce soi ayant disparu derrière un ego au narcissisme détruit, persuadé de sa non-valeur tant qu’il n’a pas été évalué. Dans le panoptique, le pouvoir n’a pas besoin d’instrument, rappelle Foucault. « Son seul support, c’est le regard et c’est la lumière [Michel Foucault, Le Pouvoir psychiatrique, op. cit., p. 79]. » L’évaluation fonctionne similairement : elle est regard, celui des pairs relais ; elle est lumière, soit le dispositif de visibilité de l’évalué. Aliénation psychique et aliénation sociale ne sont pas dissociables. Le Nom-des-pairs se substitue au Nom-du-père. L’on se dit que l’individu va demeurer comme Alice, apte à déconstruire le simulacre : « Ma foi, ces gens-là, après tout, ne sont qu’un jeu de cartes. Je n’ai nulle raison d’avoir peur d’eux [Louis Carroll, Alice au pays des merveilles, op. cit., p. 159] ! » Mais pour cela, Alice devra se réveiller, s’extraire de ce monde fantasmatique. Par définition, le Nom-des-Pairs forme un cercle dont on ne s’extrait qu’au risque d’être désavoué par lui. Telle la cour des Caractères, on ne s’y dérobe pas. S’y dérober, c’est y renoncer : « Le courtisan qui l’a vue le matin la voit le soir pour la reconnaître le lendemain, ou afin que lui-même y soit connu [La Bruyère, Les Caractères (1688), Le Livre de Poche, 1985, p. 183]. » Tel est le processus de l’aliénation sociale : elle ne permet aucune forme de subjectivation possible hors d’elle » (p. 141-144).

« Évaluer le sujet en permanence suppose de dévaluer simultanément tout autre système d’évaluation. Qu’il use du simulacre méritocratique de l’évaluation, le pouvoir demeure ni plus ni moins une machine de digestion. Un gros intestin qui ne cesse jamais son transit » (p. 145).

« [Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann (1913)] » (p. 148).

« [Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme (1999), Gallimard, « Tel », rééd. 2011, p. 622] » (p. 149).

L’ACTE INSENSÉ DE DEVENIR REMPLAÇABLE

« La souveraineté n’est jamais la vraie nature du pouvoir. « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir [Rousseau, Du contrat social (1762), Livre I, §3] » (p. 150-151).

« « Le lien d’acier de la terreur constitue le corps politique pour en faire un instrument qui permette d’accélérer le processus de la nature ou de l’histoire. La terreur parvient à organiser les hommes de telle manière qu’ils n’existent plus au pluriel, mais seulement au singulier comme s’il n’y avait plus sur terre qu’un seul être humain gigantesque dont les mouvements coïncideraient, en toute certitude et de manière tout à fait prévisible, avec le déroulement d’un processus automatique et nécessaire de la nature ou de l’histoire. La terreur veut accélérer la vitesse de ces processus dont le déroulement est en lui-même nécessaire pour l’amener à un régime qu’elle ne pourrait atteindre sans l’aide d’une humanité organisée sous la forme d’un seul être [Hannah Arendt, Idéologie et Terreur, introduction et notes de Pierre Bouretz, traduction de Marc de Launay, Hermann, 2008, p. 80]. » Comprendre le lien d’acier de la terreur, c’est comprendre comment la terreur met de l’acier à la place du lien. L’individu ne peut plus faire lien, il est enserré par l’acier qui le ceint. À l’instant même où il pense, se met à penser l’individuation possible, il se brise sous l’acier, et ce qui lui fait face, ce n’est pas l’individuation possible, c’est l’isolement absolu. Autrement dit, le pouvoir opère par la capacité d’ôter la force d’individuation propre de ceux qu’il cherche à soumettre. Petit à petit, même s’il souhaite le faire plus vite encore, chacun est persuadé de son impuissance et de son isolement. Il est seul, et croit que chacun est seul et contraint de procéder comme lui-même procède. Petit à petit, la machine « système » prend place et redonne au pouvoir la force qu’il perdrait structurellement s’il ne restait que fait de violence. « Ce dernier non seulement prive les hommes de la capacité d’agir, mais il en fait de surcroît, comme s’ils étaient effectivement devenus un seul être, et avec un impitoyable esprit de suite, des complices de toutes les actions et tous les forfaits commis par le régime. » La déconstruction du pouvoir devient ainsi plus compliquée puisque les dominés y participent, soit par leur consentement, soit par une collaboration plus active encore, en étant ses relais officiels. Le pouvoir constitue les individus en les destituant de leur principe propre d’individuation. L’assujettissement demeure en effet un processus de constitution du sujet, pervers, mais effectif, dans la mesure où il produit quelque chose, à défaut d’accompagner l’émergence de quelqu’un. « La destruction de la pluralité, accomplie par la terreur, a pour conséquence le sentiment qu’éprouve chaque individu d’être complètement abandonné de tous les autres (l’instauration des camps de concentration dont les détenus devaient, chacun, être oubliés de tous, voire de leur propre famille, repose sur l’exacte inversion du principe en vigueur dans toute communauté normale et que le grand instinct politique de Clemenceau lui avait, pendant l’affaire Dreyfus, dicté sous cette forme : L’affaire d’un seul est l’affaire de tous [Ibid., p. 113]. » Le pouvoir par son agissement prouve ici sa nature totalitaire par essence. Ce qu’il cherche à détruire, c’est la capacité d’individuation propre de l’individu. Ou plutôt il parvient à faire croire à l’individu que son individuation requiert un strict individualisme. Or l’individualisme, au sens où l’individu ne saisit plus la place régulatrice et protectrice de l’autre, des autres, d’une obligation de constituer un ou plusieurs collectifs, menace l’avènement de l’individu en tant que sujet libre. Le pouvoir organise la « désolation » des individus, nullement la « solitude », propre au processus d’individuation. « Dans la solitude, je ne suis jamais seul, écrit Arendt ; je suis avec moi-même, et ce moi-même qui ne peut jamais être physiquement interchangeable avec tel autre est également tout un chacun. Une pensée solitaire est précisément une pensée dialogique, et en communauté avec tout le monde [Ibid., p. 119]. » L’entreprise de désolation opérée par le pouvoir vise à détruire chez l’individu son sentiment d’irremplaçabilité, de singularité primordiale. Il pourra bientôt devenir un simple chaînon, semblable aux autres chaînons. Il pourra devenir relais de la machine, soit agir machinalement, c’est-à-dire ne plus penser par lui-même. « Dans la désolation, les hommes sont effectivement seuls, c’est-à-dire abandonnés non seulement des autres hommes dans le monde, mais aussi de ce soi que chacun peut être d’emblée dès qu’il est seul. Ils sont alors incapables de réaliser l’ambiguïté de la solitude, incapables de maintenir une véritable identité à soi qui n’est plus confirmée par les autres. Au sein d’une pareille désolation, le soi et le monde s’effondrent c’est-à-dire en même temps une authentique capacité de penser et d’avoir des expériences [Ibid., p. 120]. » Incapables de réaliser l’ambiguïté de la solitude signifie que l’individu ne perçoit plus le caractère fécond de la solitude. Il ne perçoit que l’isolement, que l’abandon. Être seul devient la preuve d’une seule chose, son impuissance ; non pas sa force, ni sa fermeté d’âme, mais la preuve de la prévalence de la destruction sur la construction » (p. 151-154).

« Obéir est déjà presque trop fort car une machine n’obéit pas. Pour obéir, il faudrait qu’elle ait conscience de son consentement à obéir. Or, pour devenir machine, pour devenir chaînon, pour devenir remplaçable, il faut être persuadé de son impuissance d’agir librement. Le chaînon fait, d’emblée. C’est la seule force du chaînon. Ne pas penser, maintenir le pouvoir un chaînon de plus. Le rendre plus continu. Le pouvoir perdure grâce aux rouages. « Quand on décrit un système politique – à savoir comment il fonctionne, quelles sont les relations entre les différentes branches du gouvernement, comment fonctionnent les grosses machineries bureaucratiques et leurs chaînes de commandement, et comment le civil, le militaire et les forces de police sont interconnectés […], il est inévitable que nous parlions de toutes les personnes utilisées par le système en termes de rouages qui font tourner l’administration. Chaque rouage, c’est-à-dire chaque personne, doit être remplaçable sans qu’il soit besoin de changer le système, ce qui est le présupposé sous-jacent à toutes les bureaucraties, à tous les services publics et à toutes les fonctions proprement dites [Hannah Arendt, Responsabilité et Jugement, Payot, rééd. 2005, p. 61] » » (p. 155-156).

« Persuadé de n’être rien de singulier, d’être (même pas) un parmi d’autres, comment le rouage pourrait-il ressentir un sentiment de responsabilité ? Une fois ce sentiment de responsabilité liquidé, le pouvoir délègue précisément au chaînon la responsabilité de l’exécution d’une décision. Car la décision n’est nullement assimilable à la seule responsabilité. La responsabilité est un cycle faisant se succéder au dire (décision) le faire (agir). Dissocier les deux étapes de la responsabilité, c’est déjà tenter d’organiser sa liquidation, dans la mesure où l’on pourra plus difficilement désigner les responsables, du moins rendre plus confuse la nature de leur responsabilité. Le rouage agit donc, inconscient de la pertinence de son agir, soit parce qu’il est dissocié de la décision, soit parce qu’il est ignorant du sens global de l’action, par la division du travail inhérente à toute structure bureaucratique » (p. 156).

« « L’acceptation du moindre mal est consciemment utilisée pour conditionner les fonctionnaires comme la population en général à accepter le mal comme tel. […] L’extermination des Juifs a été précédée par une suite progressive de mesure antijuives, et chacune a été acceptée au motif de refuser de coopérer aurait empiré les choses – jusqu’au stade où rien de pire n’aurait pu arriver [Ibid., p. 68] » (p. 158).

« [Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem (New Yorker, 1963), Gallimard, « Folio », 2002, p. 124] » (p. 160).

« Le cas Eatherly n’est pas le cas Eichmann. Dans la correspondance qu’il échange avec Günther Anders, le pilote qui a conduit la mission de la bombe A sur Hiroshima raconte comment il a été interné pour avoir refusé d’être traité en héros. Le tribunal tranchera : l’accusé n’est pas coupable mais atteint d’une schizophrénie paranoïaque. Eaherly a sûrement été rendu fou par l’atrocité commise. Mais sa folie résulte d’abord du refus catégorique de la société de reconnaître son horreur. « Pouvons-nous faire confiance à ces scientifiques du nucléaire pour retarder leur travail et paralyser les organisations politiques et militaires ? Pourriez-vous leur demander de mettre en péril leur premier amour en renonçant à toutes les bourses, au laboratoire et au soutien du gouvernement, et de s’unir pour exiger un tuteur de confiance pour l’enfant de leur esprit [Günther Anders, « « Hors limite » pour la conscience. Correspondance avec Claude Eatherly, le pilote d’Hiroshima », Hiroshima est partout (1995), Seuil, rééd. 2008, p. 336] ? » La demande est loin d’être insensée. La lucidité sur le renoncement au premier amour rappelle que la capacité de sublimation de la culture a partie liée avec le deuil symbolique. À la question d’Eatherly, Anders répond par la nécessité d’élargir le front éthique. S’adresser aux scientifiques ne suffira pas. La reconnaissance de la barbarie est l’affaire de l’opinion tout entière. Eatherly ne cherche nullement à rendre la société coupable pour y dissoudre sa propre culpabilité. C’est la détermination à être responsable qui effraie cette société de la fuite de l’éthique. Parce que, en reconnaissant sa responsabilité, la société reconnaît implicitement la sienne. Alors Eatherly n’aura de cesse de chercher à se punir, en commettant toutes sortes d’actes illégaux destinés à l’enfermer. « J’ai passé presque huit années dans des hôpitaux et quelques moments en prison, écrit-il à Anders. J’ai toujours paru plus heureux en prison car je me suis sentis libéré de ma culpabilité en étant puni [Ibid., p. 408]. » Reconnaître qu’il s’est délibérément contenté d’être un rouage est l’acte irremplaçable que commet Eatherly. Le reconnaître et le dénoncer. Il participe ainsi à la définition contemporaine de la responsabilité et montre comment les politiques publiques inventent une implication dont la confusion rend problématique la prise de conscience [Ibid., introduction, p. 45]. Il a pris sur lui qu’il n’avait pas par lui-même entrepris et est la contre-figure d’Eichmann. Il n’est pas resté la figure funeste qu’il avait été pendant la guerre. Il est devenu la figure symbolique de la responsabilité [Ibid., p. 56] » (p.161-163).

« « Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket, « Agora », rééd. 2002, p. 236] » » (p. 163).

« Il ne s’agit pas de dire que l’Histoire se répète. Il s’agit de dire que nous ne comprenons jamais les leçons de l’Histoire. Nous n’apprenons rien. Nous croyons apprendre et nous devenons les chaînons de nos propres vies, dans l’impossibilité de vivre une vie digne alors que le danger imminent n’est plus. Apprendre est si dur. Traduire cet apprentissage dans nos vies est si inconfortable. Si cette notion d’irremplaçabilité peut servir, c’est peut-être là : dans cette piqûre de rappel, que la philosophie grecque connaît si bien. Comprendre que ce que nous croyons avoir appris, nous ne l’avons pas appris, ou si mal, et donc se réveiller, réveiller nos vies. Ce n’est pas encore de l’action, l’irremplaçabilité affleure à peine. Mais ce seul affleurement fait qu’il y a réveil, qu’il y a lumière, qu’il y aura peut-être la brisure du chaînon » (p. 163-164).

LE SPECTRE PSYCHOLOGIQUE ORDINAIRE

« « Je commençai à croire que les êtres humains sont capables de tout. Les hommes modernes, gouvernés de l’extérieur, sont si habitués à chercher approbation ou désapprobation dans leur entourage social immédiat que je pourrais, avec un meneur de jeu, une atmosphère et une situation expérimentales appropriées, amener mes sujets à modifier leurs rôles […] accoutumés [Luke Rhinehart, L’Homme-Dé (1971), Éditions de l’Olivier, 1995, p. 201] », écrit le docteur Rhinehart, psychiatre, décidé à vivre une expérience limite d’individuation dans la mesure où il s’agit de nier expressément l’unité et le libre arbitre du sujet. Rhinehart va devenir l’homme-dé pour rappeler de façon chaotique la vérité proustienne de l’émiettement du sujet. « Nous ne sommes pas nous-mêmes ; en vérité, il n’y a plus qu’on puisse encore appeler un moi, nous sommes multiples, nous avons autant de moi qu’il y a de groupes auxquels nous appartenons [J. H. Van Den Berg, cité en exergue de L’Homme-Dé, op. cit., p. 13]. » Certes, l’expérience de Rhinehart est quasi existentielle, elle relève quasiment de l’œuvre psychiatrique en soi, comme une tentative d’approcher le fonctionnement psychique humain, et plus généralement de défier la communauté psychiatrique en tant que telle. Rhinehart est aussi le prisonnier du Nom-des-Pairs même s’il cherche à le destituer et à s’autonomiser. Il n’empêche que bouleverser cette communauté reste un enjeu. Pour autant, Rhinehart s’appuie initialement sur une vérité tout à fait juste du sujet et dont Deleuze et Guattari ont dessiné le contour : « ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça mange. […] Partout ce sont des machines […]. La promenade du schizophrène : c’est un meilleur modèle que le névrosé couché sur le divan [Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Les Éditions de minuit, 1972, p. 7] ». En un mot, l’inconscient humain révèle la nature machinique du sujet, une machine désirante aux allures d’usine en surchauffe. Et Deleuze et Guattari de livrer la nouvelle cartographie de la folie ordinaire, celle qui décrypte en creux les injonctions capitalistiques. De quel type d’individu le capitalisme débridé a-t-il besoin pour prospérer ? Quelle est cette individuation qui fait son délice du gouvernement par l’extérieur ? Comme si on avait l’efficace de l’automate, un automate intelligent, attention, mais un automate sans conscience de soi. Terriblement efficace parce que piloté virtuellement. Un automate qui ne sent plus l’abandon, qui est « déterritorialisé », mais qui n’est plus blessé par la déterritorialisation imposée. En somme, ne plus souffrir, et être efficace, un rêve pour l’individu moderne » (p. 164-166).

« « Venu de la psychiatrie, j’ai pris la passion, tant comme psychiatre comme homme-dé, de changer la personnalité humaine. La mienne. Celle des autres. De tout le monde. De donner aux hommes le sens de la liberté, de la gaieté, de la joie. De rendre, à la vie la même puissance de choc du vécu qu’on éprouve en sentant pour la première fois la terre sous ses pieds nus [Luke Rhinehart, L’Homme-Dé, op. cit., p. 16]. » C’est là une vision bien romantique, si intellectualiste, si esthétique de la schizophrénie comme mode de l’individualisation magistrale, celle qui révèle au sujet ses natures infinies » (p. 167-168).

« « L’ennui que j’éprouvais depuis si longtemps semblait gratuit. Je me voyais déclarer après chaque nouvelle décision du hasard : « le sort en est jeté », et traverser en pataugeant quelque nouveau et toujours plus large Rubicon. Une vie mourait, submergée par l’ennui, et après ? Vive la nouvelle vie [Ibid., p. 83]. » Seulement, il n’y aura pas de nouvelle vie. La schizophrénie heureuse deleuzienne est une chimère pour bien-portants où il s’agit de guérir le mal par le mal mais dans un premier – et long – temps, le capitalisme se repaît d’individus endommagés.

Le schizophrène n’est pas la création artiste libérée de la société. Il est le « surproduit », le délire machinique de la société. Sa matière n’est pas celle d’un « ailleurs ». Il est pris au piège des horizontalités et des verticalités préexistantes. Les schizophrènes, « loin d’être des autistes repliés sur eux-mêmes et coupés du monde, sont on ne peut plus ancrés dans l’histoire. […] les délires des schizophrènes ne portent pas sur des objets sortis de leur propre imagination, mais sur des référents historiques précis […]. Le sujet schizophrène n’est pas un moi en tant que contenu identitaire qui se choisirait dans son délire des identités fictives sans rapport avec le « véritable » contenu de son moi. Il s’agit plutôt d’un mouvement processuel qui fait du sujet un individu en perpétuelle déprise avec lui-même [Pierre Sauvêtre, « Folie/ non-folie, Tracés, 6/2004] ». La schizophrénie heureuse serait une schizophrénie de la volonté. Mais celle-ci n’est jamais le projet de la volonté. Annihiler l’idée même de volonté, tel est d’ailleurs le projet capitalistique qui a pour but de produire le désir. L’intensité de la vie schizophrénique l’est par procuration. Et elle ne semble pouvoir échapper au tragique. « Je suis Prado, je suis le père de
Prado, j’ose dire que je suis Lesseps : je voulais donner à mes Parisiens que j’aime une nouvelle notion, celle d’un criminel honnête. Je suis Chambidge, un autre criminel honnête… Ce qui est désagréable et gêne ma modestie, c’est qu’au fond chaque nom de l’histoire, c’est moi [Nietzsche, lettre du 5 janvier 1889, cité in ibid.]. » Nietzsche signe ici une lettre destinée à Burckhardt qui trahit sa démence et son odyssée du pire dans la mesure où il s’agit respectivement de deux criminels et d’un « haut » délinquant, les premiers ayant tué une prostituée et la femme anglaise d’un autre, le dernier étant impliqué dans le scandale de Panamá, soit le plus gros scandale de la IIIe République. « Le sujet s’étale sur le pourtour du cercle dont le moi a déserté le centre [Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, op. cit., p. 28, cité in ibid.]. » Faut-il comprendre la religion du Dé de Rhinehart comme une démission de la condition de l’homme ? Pour échapper au gouvernement par l’extérieur, Rhinehart n’a rien trouvé de mieux que de s’en remettre au gouvernement par le hasard, tout aussi extérieur » (p. 169-171).

« Le spectre psychotique ordinaire joue de la confusion entre différentes dimensions psychotiques, schizophrénique ou autre. Il flirte avec la névrose. Les années 70 ont vu le phénomène schizophrénique prendre de l’ampleur, les années actuelles lui préfèrent le bipolarisme (ou la restauration de la pathologie maniaco-dépressive) et l’hyperactivisme. Ces diagnostics s’inscrivent par ailleurs dans une pathologisation de l’existence que le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) représente parfaitement. Néanmoins, les troubles du comportement, sans antécédent pathologique, se démultiplient. Pour seul exemple, ce que Cournut appelait les « névroses du trop » et les « névroses du vide ». « Débordement affectif et trop-plein d’excitation pour les premières ; sentiment de vide psychique caractérisé par l’incapacité douloureuse d’prouver, de penser, d’imaginer [Jean Cournut, L’Ordinaire de la passion, PUF, 2002, cité in Nicole Aubert (dir.), L’Individu hypermoderne, Érès, 2004, p. 74] ». Un individu assiégé, tant par son infatuation que par sa mésestime, chacune s’alimentant de l’autre. Une pathologie ordinaire du bord. L’autisme en est une autre, mais nullement sociétale. Chez ces individus, il n’y a que parodie autistique, impossibilité de faire bord. Ils sont sans cesse « débordés » par eux-mêmes. Ils ressemblent à ces enfants dont Dolto et Pontalis dressent le portrait, à l’occasion de l’étude du cas Helen. « Certains enfants se détraquent parce qu’ils ne rencontrent pas assez de sévérité : ils sentent alors leurs parents débordés par leur propre force. Il n’y a rien qui soit plus anxiogène pour un enfant. Miss Sullivan, elle, se montre à la hauteur de l’agressivité de l’enfant. » Certes Helen est autiste [Miracle en Alabama, pièce de théâtre de William Gibson, elle-même inspirée de L’Histoire de ma vie par Helen Keller. L’entretien Dolto-Pontalis est publié dans Après Freud, Gallimard, 1968, de J.-B. Pontalis]. Enfant aveugle, sourde et muette, elle représente la violence des sens qu’elle n’a pas. Face à cette enfant qui « refuse » d’en être un, dans la mesure où elle est incapable de toute forme d’apprentissage de l’individuation, l’être des parents est en lambeaux. Purement le désœuvrement. L’arrivée de Miss Sullivan va tout renverser. Déterminée à éduquer l’enfant, comme d’autres entrent en lutte, Miss Sullivan travaille à ouvrir Helen au monde qui l’entoure. Certes, tous les enfants ne sont pas Helen. Mais tous les enfants ont une Helen, de moindre intensité, en eux. Les adultes ne parviennent pas toujours d’ailleurs à la dompter. La dimension autistique est familière à chacun, de l’enfant à l’adulte que nous devenons. « C’est par la dévoration qu’elle vivait », dit Françoise Dolto à propos d’Helen avant sa rencontre avec l’institutrice, qui prend le parti de la « dresser ». Rien de moins. Rien de plus étranger à l’éducation. Sauf qu’il y a dressage et « apparence du dressage ». Il y a l’autoritarisme qui manque toujours son but en s’acoquinant avec la domination et il y a la lutte pour l’éducation, l’action véritable, le combat incessant, qui relève parfois du « corps à corps », mais comme le souligne Dolto, d’un « corps à corps » résolument non érotisé et dont le seul but est de provoquer un contact de type symbolique : « le corps à corps opère uniquement au service de l’enseignement ». Au-delà du don qu’il peut sembler être, l’enseignement est toujours une lutte : s’obliger à transmettre, faire face à la résistance de l’autre qui croit savoir déjà, qui ne veut pas apprendre davantage ou autrement, qui ne sait pas ce qu’apprendre signifie, et soi-même devoir sans cesse remettre en cause ce que l’on croit savoir et ce que l’on croit devoir transmettre, sans cesse aussi veiller à ce que son désir de transmettre ne disparaisse pas » (p. 171-173).

IRREMPLAÇABILITÉ ET ÉDUCATION

À LA HAUTEUR DE L’AGRESSIVITÉ

« Cette « apparence de dressage » n’est que l’autre nom de la discipline, cette chose qu’il semblait évident d’apprendre à l’âge kantien, et qui n’était nullement compatible avec le dressage. « On peut ou bien se borner à dresser l’homme, à l’entraîner, à l’instruire mécaniquement, ou l’éclairer réellement. On dresse les chiens, les chevaux, on peut aussi dresser les hommes. […] Mais le dressage ne pourvoit pas tout, il importe en priorité que les enfants apprennent à penser [Emmanuel Kant, Propos de pédagogie, introduction (1803), trad. P. Jalabert, in Œuvres philosophiques, III, Gallimard, « Pléiade », 1986, p. 1158]. » Cette apparence du dressage se présentait alors comme l’en deçà de l’éducation. Elle relevait même, avec le soin et l’instruction, de la dialectique complète de l’éducation. La discipline, non pour faire disparaître son irremplaçabilité, mais pour précisément la sculpter, la faire apparaître formellement. Qu’est-ce que le soin chez Kant ? Précisément cette précaution que les parents prennent « pour éviter que les enfants ne fassent un usage nuisible de leurs forces [Kant, Réflexions sur l’éducation, trad. Alexis Philonenko, Vrin, rééd. 193, p. 69] ». Car qu’est-ce qu’un individu accompli si ce n’est celui qui sait user correctement de sa force, sans en abuser, sans se mettre lui-même en danger ? L’éducation kantienne est méthodique, elle procède par étapes, et surtout elle ne se déploie qu’en fonction d’une idée régulatrice plus globale : « Voici un principe de l’art de l’éducation que particulièrement les hommes qui font des plans d’éducation devraient avoir sous les yeux : on ne doit pas seulement éduquer les enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après son état futur possible et meilleur, c’est-à-dire conformément à l’Idée de l’humanité et à sa destination totale. Ce principe est de grande importance. Ordinairement les parents élèvent leurs enfants seulement en vue de les adapter au monde actuel, si corrompu soit-il. Ils devraient bien plutôt leur donner une éducation meilleure, afin qu’un meilleur état pût en sortir dans l’avenir [Ibid., pp. 79-80]. »

Autrement dit, il n’y a pas d’éducation particulière qui ne fasse écho à l’éducation plus générale de l’humanité, et ce pour alimenter plus globalement la notion de progrès. L’éducation, si intime soit-elle, reste l’entreprise publique majeure, non parce qu’elle consolide la qualité du projet de la raison humaine. C’est là aussi où l’institution éducation se nourrit du cœur des hommes, de l’effort des familles, plus simplement encore de l’amour qui est donné aux enfants, et qui n’a pas sa place dans l’espace public, au sens où il n’est nullement imposé à l’homme d’offrir son amour à l’espace public. Mais les voies de l’amour nourrissent autrement la transmission plus générale qu’est l’éducation humaine. Toute éducation particulière consolide l’éducation générale. D’une certaine manière, la singularité de l’amour, la singularité de la transmission, cette qualité-là, vient alimenter le grand projet éducationnel global, non pas de façon volontaire, ni même consciente. Mais par irrigation. Nous travaillons tous, en tant que parents et enfants, au progrès de l’éducation. L’amour dont nous enveloppons nos enfants irradie au-delà d’eux. Il nourrit un geste plus global, un geste qui n’est pas exclusivement intime, mais qui est humain. C’est l’aspect politique de l’amour : il construit inlassablement. « L’éducation est le plus grand et le plus difficile problème qui puisse être proposé à l’homme. En effet, les lumières dépendent de l’éducation et à son tour l’éducation dépend des lumières [Ibid., p. 77]. » Chez Kant, apprendre à sortir de l’état de minorité suppose de comprendre la notion de limite ou de contrainte. Ensuite, cette sortie se déploiera comme critique même de ces limites, dans la mesure où penser se définit aussi par le fait de poser des frontières et d’explorer la légitimité des limites préétablies. Preuve que Kant n’assimile nullement les valeurs de la discipline et de l’instruction, il les distingue de façon terminologique, en nommant la première « éducation négative », et la seconde « éducation positive ». La première met ses pas dans ceux de la nature dans la mesure où il s’agit d’apporter les soins essentiels à la santé de l’enfant, à sa vitalité, sa motricité, et par la suite, de canaliser la force animale qui sommeille en lui. « La discipline transforme l’animalité en humanité. Par son instinct un animal est déjà tout ce qu’il peut être, une raison étrangère a déjà pris soin de tout pour lui. Mais l’homme doit user de sa propre raison. Il n’a point d’instinct et doit user de sa propre raison. Il n’a point d’instinct et doit fixer lui-même le plan de sa conduite. Or, puisqu’il n’est pas immédiatement capable de le faire, mais au contraire vient au monde pour ainsi dire à l’état brut, il faut que d’autres le fassent pour lui. […] La discipline empêche que l’homme soit détourné de sa destination, celle de l’humanité, par ses penchants animaux. Elle doit par exemple lui imposer des bornes, de telle sorte qu’il ne se précipite pas dans les dangers sauvagement et sans réflexion. La discipline est ainsi simplement négative ; c’est l’acte par lequel on dépouille l’homme de son animalité ; en revanche l’instruction est la partie positive de l’éducation. » Puis vient, à proprement parler, le moment de l’enseignement, qui correspond souvent à l’école, et où l’on comprend la valeur morale et intellectuelle de la notion de limite. « La première époque chez l’élève est celle où il doit faire preuve de soumission et d’obéissance passive ; la seconde celle où on lui laisse, mais sous des lois, faire déjà un usage de la réflexion et de sa liberté. La contrainte est mécanique dans la première époque ; elle est morale dans la seconde [Ibid., p. 85]. » Pour Kant, il est très important de ne pas confondre l’une avec l’autre, pour l’apprentissage même de la loi morale. En effet, toujours selon l’aplomb kantien bien connu, si l’on punit un enfant parce qu’il ment, on ne saura jamais l’apport de la loi morale en tant que telle : l’enfant refusera-t-il de mentir parce que connaissant la loi morale ? Ou l’enfant refusera-t-il de mentir par crainte d’être puni ? « La moralité est quelque chose de si sacré et de si sublime qu’on ne doit pas la rabaisser à ce point et la mettre sur le même rang que la discipline. » Partant, on sait bien qu’à terme une discipline qui s’assimile aux seules contrainte et docilité fait manquer la cible éducationnelle » (p. 178-182).

AUTORITÉ ET DISCIPLINE

« « Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes gens méprisent les lois, parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie [Platon, République, VIII, 562b-563e]. » La tyrannie est une pathologie de la démesure, de l’absence de compréhension de ce qu’est une limite, au sens où celle-ci possède une valeur créatrice. L’absence d’autorité solde l’émergence de l’autoritarisme. Partant, le premier travail de l’éducation est de veiller au maintien de l’autorité et du respect de celle-ci. Éduquer, c’est transmettre à l’individu la capacité de reconnaissance des légitimités » (p. 184).

« « Interest and discipline are correlative aspects of activity having an aim. Interest means that on is identified with the objects which define the activity and which furnish the means ans obstacles to its realization. Any activity with an aim implies a distinction between an earlier incomplete phase and later completing phase ; it implies also intermediate steps. To have an interest is to take things as entering into such a continuously developing situation, instead of taking them in isolation. The time difference between the given incomplete state of affairs and the desired fulfillment exacts effort in transformation, it demands continuity of attention and endurance. This attitude is what is practically meant by will. Discipline or development of power of continuous attention is its fruit [John Dewey, Demacracy and Education (1916), chap. X, « Interest and discipline », Macmillian] » (p. 184-185).

« « L’attention de l’enfant est bien facile à prendre ; faites-lui un pont depuis ses jeux jusqu’à vos sciences », écrit Alain, ayant cerné, derrière la discipline, l’appétence pour l’attention et la découverte de la faculté d’apprendre. « L’enfant […] n’aime pas ses joies d’enfant autant que vous croyez. Dans sa vie immédiate, oui, il est pleinement enfant, et content d’être enfant, mais pour vous, non pour lui. Par réflexion, il repousse aussitôt son état d’enfant ; il veut faire l’homme ; et en cela il est plus sérieux que vous ; moins enfant que vous, qui faites l’enfant. Car l’état d’homme est beau pour celui qui y va, avec toutes les forces de l’enfance. […] J’aime mieux […] dans l’enfant cette honte d’homme, quand il voit que c’est l’heure de l’étude et qu’on veut encore le faire rire. Je veux qu’il se sente bien ignorant, bien loin, bien au-dessous, bien petit garçon pour lui-même ; qu’il s’aide de l’ordre humain ; qu’il se forme au respect, car on est grand par le respect et non pas petit. Qu’il conçoive une grande ambition, une grande résolution, par une grande humilité. Qu’il se discipline, par une grande humilité. Qu’il se discipline et qu’il se fasse ; toujours en effort, toujours en ascension. Apprendre difficilement les choses faciles [Alain, Propos sur l’éducation, 1932] » » (p. 186-187).

S’ÉDUQUER À L’IRREMPLAÇABILITÉ

« Par la suite, l’éducation, dans sa dimension totale, représente « le procès par lequel les groupes conservent leur existence de manière continue [John Dewey, op. cit., p. 14] ». Conserver son existence de manière continue, ce n’est pas s’insérer dans un ordre social préexistant, c’est participer de sa cohérence, l’améliorer, pour poursuivre une continuité plus essentielle, celle de l’expérience de la responsabilité humaine, au sens d’un agir capable d’interroger sa finalité. L’individuation est d’ailleurs un exercice existentiel de continuité. « Voici le véritable problème à la base de l’éducation moderne. Nous devons décider si oui ou non l’école cultivera les habitudes mentales qui génèrent la moralité – telles que l’ouverture d’esprit, l’honnêteté intellectuelle et la responsabilité – ou si elle continuera à se concentrer sur la lecture et l’exhibition des résultats de ses élèves lors d’expositions scolaires. Si nous choisissons la première option, nous devons reconnaître que la connaissance n’est pas une fin en soi, mais un moyen visant à cultiver l’ouverture d’esprit, l’honnêteté intellectuelle et la responsabilité ; à savoir, un moyen en vue de la production de personnalités effectives. Voici le problème le plus profond et le plus important de l’éducation [John Dewey, « Moral Éducation – The Individual Aspect », Lectures in China, 1919-1920, Honolulu, HI, The University Press of Hawaii, 1973, p. 293] » » (p. 187-188).

« Centrer l’éducation sur l’individuation n’est nullement la centrer sur l’individu. L’individuation est le processus critique d’avènement d’un sujet non préexistant en soi. En termes deweyiens, il faudrait parler de « développement de l’individualité » au sens où il s’agit de « devenir dans une certaine mesure différent de ce que nous étions » [John Dewey, Democracy and Education, 1916, et Philosophies of Freedom, 1928]. Cette différence, cette métamorphose étant la conséquence de l’expérimentation, soit « cette connexion étroite entre faire et souffrir ou endurer ». Et il faut entendre le terme de connexion au sens fort (la connexion fournit la substance de l’expérience) : « une action déconnectée et une souffrance déconnectée ne sont ni l’une ni l’autre des expériences [John Dewey, Reconstruction en philosophie, 1920]. » De même l’individuation est le produit d’un travail, d’un labeur qui s’est fait sens tout au long de la vie. Cette éducation à l’individuation, qui dure une vie entière, n’est le fruit d’aucune évidence. Il faudra du soin et de la discipline pour voir émerger un chemin vers elle. L’individuation fait irrémédiablement lien. Elle est circulation dans le temps historique, vers le passé qui nous structure, vers le futur qui nous inspire. D’ailleurs, ne plus être apte à « circuler » dans le temps, ne plus être capable – consciemment ou inconsciemment – de se remémorer son passé comme de se projeter dans son futur, est le signe patent d’une individuation en danger. La psychanalyse le sait bien, qui accompagne le patient dans la verbalisation de cette circulation dans le temps » (p. 189-190).

« « Ces enfants, que font-ils de si insupportable ? C’est simple, ils dépassent les bornes : quand ils rient, c’est trop, c’est une grimace ; quand ils pleurent, ils hurlent et sans fin ; quand ils parlent, ils déversent un flot que rien n’endigue ; quand ils jouent, ils finissent par casser le jeu ou le copain ; et quand ils sont à table, ils ne mangent pas, au lit ils ne dorment pas, à l’école ils ne travaillent pas, devant la télé ils ne regardent pas…, bref, ils s’agitent [Françoise Parot, « Mais pourquoi ces enfants ne tiennent-ils plus en place ? », Le Débat, 5/2004, n° 132, pp. 122-135]. Diagnostiqués hyperactifs, ils deviennent dès lors « malades », une manière médicalisée de les sortir du souci éducationnel et de la culpabilité des enseignants. Incapables de saisir la spécificité des espaces, le voyage dans le temps que leur propose l’école leur est encore plus inatteignable. Certes, chronologiquement, la famille est le premier lieu où cette science de l’espace est instruite : l’enfant apprend à se tenir, à comprendre que la chambre n’est pas le salon, que le dedans n’est pas le dehors, que l’espace est pluriel alors qu’il paraît unique. Puis la science de l’espace se poursuit avec l’enseignement de l’école, qui présente également une science du temps. C’est la découverte de plus de liberté encore, se mouvoir ailleurs, dans l’espace et dans le temps. Le temps, à l’inverse de l’espace, permet d’ailleurs de se jouer des frontières, de découvrir à l’occasion d’un endroit spécifique le chemin vers un ailleurs. C’est l’expérience proustienne d’un trébuchement sur un pavé de l’hôtel de Guermantes le propulsant à mille lieues sur la place Saint-Marc de Venise. Tes est le sens de l’apprentissage du temps, saisir sa transversalité. Ce trébuchement sur les pavés, on l’apprend souvent à l’école, notamment grâce à la littérature. « C’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l’avertissement arrive qui peut nous sauver : on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle s’ouvre. En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes, et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre des pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit […]. Chaque fois que je refaisais, rien matériellement, ce même pas, il me restait inutile ; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait comme si elle m’avait dit : « Saisis-moi au passage si tu en as la force et tâche à résoudre l’énigme du bonheur que je te propose. » Et presque tout de suite, je le reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard lui avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés [Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Le Temps retrouvé (1927), Gallimard, « Folio classique », p. 458] » » (p. 190-193).

« Chaque enseignant fait sans doute une expérience proustienne, sans nécessairement en prendre conscience : qu’est-ce que le temps de l’enseignement si ce n’est ce temps qui s’étire, qui devient espace, qui devient immense alors que quantitativement il n’équivaut qu’à quelques heures ? C’est là le travail de l’enseignant : ouvrir le temps, transformer cette simple heure en rencontre sensorielle, existentielle, informationnelle. Faire qu’en une heure, soudain, il s’est joué quelque chose d’autre, un début d’avènement mature, une envie de destin, un désir de soi, pas nécessairement en termes de vocation, mais en termes de rencontre. C’est cela enseigner : étirer le temps pour que surgissent les prémices de l’individuation » (p. 193-194).

« Or, qu’est-ce que la connaissance si ce n’est un voyage dans le temps ? Connaître, c’est d’abord faire connaissance avec ce qui nous précède, existe hors de soi certes, mais surtout avant soi. « Apprendre à lire, ce n’est pas seulement entrer en familiarité avec l’univers utile des signes écrits, c’est se trouver happé par un monde qui existe tout armé avant vous et dont chaque recoin engage la cohérence globale ; c’est se confronter à un ordre contraignant au travers duquel il y va des repères ultimes de la rencontre avec les autres et de l’insertion, dès le plus humble niveau, dans le registre de cette mise en forme successive de l’expérience humaine par le travail sur l’expression qu’il faut bien nommer culture […]. Apprendre l’histoire […], c’est accéder à un système de repères constitutifs de l’identité qui n’a de sens, d’entrée, que par sa puissance perçue à commander d’avant et d’ailleurs votre destin [Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même, Gallimard, « Tel », 2002, p. 148]. » » (p. 194).

« Sans individuation, l’individu reste étranger au monde qui l’environne. Les conséquences du sentiment de ce non-accueil sont profondément néfastes dans la mesure où elles consolident chez l’homme sa dimension inhumaine. L’éducation a pour première mission de ne pas faire de l’homme l’étranger de son propre monde. Mission impossible ? Mais « l’humanité n’avance qu’en se vouant aux problèmes qu’elle est incapable de résoudre [Ibid., p. 169] » » (p. 195).

LE NOUVEL ÄGE DE L’INDIVIDUATION

« Individuation, le terme est chez Durkheim, il désigne ce processus sociologique « qui ne commence nulle part, mais qui se développe sans s’arrêter, tout le long de l’histoire. […] Ce que l’enfant continue, ce n’est pas la vieillesse ou l’âge mûr de ses parents, mais leur propre enfance [Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893. Les citations suivantes sont extraites du même ouvrage] ». Individuation, individualisme, les deux notions se superposent chez Durkheim, leur distinction n’est pas aisée » (p. 195-196).

« Le raisonnement durkheimien semble pertinent si la division du travail renvoie à une signification dont les individus détiennent la finalité. Mais qu’en est-il de la « solidarité » des travailleurs, lorsqu’ils sont étrangers à l’objet final produit par leur travail ? Manifestent-ils réellement plus de solidarité ? Ou, à l’inverse, se concentrent-ils sur leur seul « territoire » de travail, sans se soucier de celui des autres, voire en stigmatisant celui des autres s’ils le considèrent comme improductif ? Autrement dit, pour obtenir une division sociale du travail qui soit solidaire, les travailleurs doivent posséder le telos de leur travail et y adhérer. Dès lors, ils pourront manifester de la solidarité dans le but d’obtenir la réalisation la plus optimale de ce travail. Ce n’est donc pas la division sociale du travail qui provoque la solidarité organique des sociétés, c’est la propriété de l’eidos ou de la finalité du travail par les travailleurs qui préserve leur sentiment de solidarité mutuelle. Sinon, la division du travail provoque du désengagement ou de la compétition mortifère, mais nullement le sentiment social d’interdépendance. Certes, Durkheim ne s’intéresse pas à la division technique du travail. Il vise bel et bien une division du travail inséparable de sa finalité. La solidarité organique, à la différence de la solidarité mécanique, est le fruit de l’individuation, c’est-à-dire de l’interdépendance des singularités individuelles. Pour autant, nous sommes au début du XXe siècle et les déboires de la division du travail, couplée au développement effréné de l’individualisme – et non de l’individuation – n’ont pas encore montré toute leur capacité subversive de la solidarité sociale. Aujourd’hui, parler d’individualisme contemporain, c’est faire la lumière sur le hiatus provoqué par ce dernier, notamment vis-à-vis de la solidarité sociale. L’individualisme contemporain est une individuation pervertie au sens où l’individu est persuadé que la recherche de son automatisation peut se passer de la production qualitative de liens sociaux, ou plutôt qu’il est possible de l’instrumenter pour son seul profit » (p. 198-199).

« « Il s’agit […] d’un vide actif qui naît d’une certaine expérience du temps comme expérience de détotalisation. À force de vouloir qu’il n’y ait pas de rapport entre ce que j’étais hier, ce que je suis aujourd’hui et ce que je pourrai être demain, il finit par naître une incertitude radicale sur la continuité et la consistance de soi. […] Simplement, l’opération comporte un risque, aggravé par les situations où le changement n’est pas voulu et maîtrisé, mais brutalement imposé de l’extérieur. […] Le sentiment de n’être plus rien ni de nulle part, le vertige devant son propre vide sont les prix à payer pour une certaine manière d’exercer la propriété de soi [Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même, op. cit., pp. 256-257] » (p. 200).

« Force est de reconnaître que la plupart des individus contemporains ne font plus l’expérience de cet équilibre savant qui donne un léger avantage au sentiment de liberté par rapport au vertige qu’il peut susciter. Sans oublier le fait qu’il n’y a pas de processus d’individuation sans expérience du temps spécifique, sans découverte d’un temps pour soi à l’intérieur même d’une temporalité qui ne semblait qu’anonyme. Ce « consentement à l’irréversible [Vladimir Jankélévitch, L’Irréversible et la Nostalgie, op. cit., p. 222] » forme la quintessence de l’individuation, une manière propre de voyager à l’intérieur du temps : « pour surmonter la misère de l’irréversible, il faudrait vivre le passé comme un présent et un possible, ou bien, à la manière des poètes, revivre le présent et le futur comme un passé [Ibid., pp. 223-224] ». Non pas nier le temps, mais le faire circuler. Non pas reconnaître la supra-valeur du passé, mais savoir s’en nourrir comme d’un élément présent, sentir qu’il est toujours en soi – par l’individuation – alors qu’il n’est plus extérieurement » (p. 201).

« « L’intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toujours toutes sortes de personnages, et même celui de désintéressé [La Rouchefoucauld, Réflexions ou Sentences…, op.cit., n° XLIII]. » Sachant que la perversion n’est nullement l’apanage des dominants : « Nous nous persuadons souvent mal à propos d’aimer les gens plus puissants que nous ; l’intérêt seul produit notre amitié, et nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous ne voulons recevoir [Ibid., n° XCVIII] » (p. 202).

« Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nomme le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas […]. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre [Charles Péguy, Notre Jeunesse, 1910] ». Un monde qui n’a ni mystique (le sens de Dieu), ni république (le sens des autres). Un monde où l’individualisme se vit comme le seul génie des lieux, convaincu d’être l’alpha et l’oméga de sa vie. Vérité vieille comme le temps mais qui a trouvé dans la modernité son lieu d’expansion. La Rochefoucauld l’avait déjà cerné, « l’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs. Quelque découverte que l’on ait faite dans le pays de l’amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues ». Il ne savait pas que ces terres inconnues se prénommeraient un jour la modernité et qu’elles auraient à cœur d’organiser des rapports sociaux « rationnels ». Ou comment habiller par la raison l’intérêt pour sa personne. « L’amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualités de nos amis à proportion de la satisfaction que nous avons d’eux ; et nous jugeons de leur mérite par la manière dont ils vivent avec nous [La Rouchefoucauld, Réflexions ou Sentences…, op.cit., n° LXXVIII] » » (p. 203-204).

LE RUBAN DE MOEBIUS

« Les affres de l’individualisme sont bien connues. Sans doute, avons-nous oublié qu’il n’est pas assimilable à l’individuation, mais qu’il n’en est que la version abâtardie. Sans doute, avons-nous également oublié la part majeure que cette individuation apporte à la préservation de l’État de droit. Il est désormais nécessaire de rappeler le ruban de Moebius qui existe entre la démocratie et l’individuation. Sans la seconde, il n’y a pas d’État de droit mais simplement son simulacre et la tentation toujours plus affermie de mettre en place un système populiste ou plus autoritaire encore. Si plurivoque soit le terme de populisme tant il recouvre une variété de situations, il contient néanmoins quelques invariants : le populisme est une critique des élites, la revendication de détenir le vrai sens du peuple. Le populisme saurait lui ce qu’est le peuple, les vraies gens, les petites gens, l’homme commun, le lésé depuis toujours, l’individu dans son plus simple appareil. Le populisme croit en son discours infaillible sur le peuple. En ce sens, il contredit la vocation faillible de la démocratie, au sens d’État de droit. Dès lors, la critique des élites n’est que l’avant-poste de la critique des intellectuels, voire du logos lui-même, tant la culture ne peut être selon lui que dominante et l’adjudant du pouvoir » (p. 205).

« Le populisme prospère sur les ruines de l’individuation, sauf qu’il ne s’agit nullement d’entreprendre la restauration de l’État de droit et des modes d’individuation. Il s’agit d’en appeler à un pouvoir autoritaire qui ne dit pas son nom, à des formes de normalisation tout aussi aliénantes. Si la démocratie est par essence populiste, c’est qu’elle veille toujours à dénoncer non pas la secessio plebis [Littéralement la sécession de la plèbe], mais la sécession des élites devant laquelle le peuple doit précisément se rebeller. « Naguère, c’était la révolte des masses qui était considérée comme la menace contre l’ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses [Christopher Lasch, La Révolte des élites et la Trahison de la démocratie (1995), Flammarion, « Champs », rééd. 2007, p. 37]. » Autrement dit, les élites qui auraient dû consacrer l’avènement de l’individuation ont, à l’inverse, promu son antithèse, et participé à son dévoiement. Elles ont entériné l’inversion même de son sens, et proposé au plus grand nombre un imaginaire dévastateur où l’individualisme prenait littéralement la main sur l’individuation » (p. 206-207).

« Il y a de l’inappropriable de la même manière qu’il y a de l’inaliénable. Si le sujet est inaliénable, une grande partie des services écosystémiques (ces services de la nature rendus à l’homme, fondamentaux et récréatifs) qui permettent au sujet de poursuivre son individuation – et pas seulement sa survie – sont inappropriables, précisément parce qu’ils sont irremplaçables pour le maintien de l’humanité même de l’homme. En ce sens, l’humanité de l’homme n’est pas qu’une affaire éthique, ou plutôt si elle est une affaire éthique, c’est parce qu’elle prend aussi la mesure de toute sa dépendance par rapport à la nature et aux services qu’elle peut lui rendre » (p.209).

« Les « commons » renvoient à la notion d’enclosures, soit ce processus pluriséculaire d’accaparement des terres utilisées collectivement (communaux) et de suppression des droits coutumiers dans les campagnes anglaises du fait de la mise en clôture (enclosure) des champs et des près. L’esprit général du mouvement est bien résumé par cette formule des acteurs de la « guerre de l’eau » de Cochabamba : « Nous avons été les sujets d’un grand vol alors que nous ne sommes propriétaires de rien [Pierre Dardot, Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014, p. 17]. » Dans Le Capital, Marx pose la fin des communaux en Europe comme un acte essentiel de l’expropriation de la population campagnarde. La fin du commun participe directement de la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production que le capitalisme opère. « En guerre ouverte avec la royauté et le Parlement, les grands seigneurs créèrent un prolétariat bien autrement considérable en usurpant les biens communaux des paysans et en les chassant du sol, qu’ils possédaient au même titre féodal que leurs maîtres. » Et Marx de commenter le scandale des enclosures ainsi : « La forme parlementaire du vol commis sur les communes est celle de lois sur la clôture des terres communales. Ce sont en réalité des décrets au moyen desquels les propriétaires fonciers se font eux-mêmes cadeau des biens communaux, des décrets d’expropriation du peuple. Dans un plaidoyer d’avocats retors, sir F.M. Eden cherche à présenter la propriété communale comme propriété privée, bien qu’indivise encore, les landlords modernes ayant pris la place de leurs prédécesseurs, les seigneurs féodaux, mais il se réfute lui-même en demandant que le Parlement vote un statut général sanctionnant une fois pour toutes l’enclosure des communaux. Et, non content d’avoir ainsi avoué qu’il faudrait un coup d’État parlementaire pour légaliser le transfert des biens communaux aux landlords, il consomme sa déroute en insistant, par acquit de conscience, sur l’indemnité due aux pauvres cultivateurs. S’il n’y avait pas d’expropriés, il n’y avait évidemment personne à indemniser [Karl Marx, Le Capital, 1867, chap. XXVII] » » (p. 209-211).

« Locke a toujours formulé, à côté de la théorie de la propriété, la conditionnalité de cette dernière. La « clause de Locke » témoigne ainsi du souci de ce dernier de maintenir la légitimité de la propriété en la distinguant formellement de la spoliation. L’inappropriable étant cette condition. Par ailleurs, Locke a fondé l’idée de propriété dans l’optique de se prémunir contre la toute-puissance étatique. Tout transformer en propriété n’était nullement le but. L’enjeu était de poser des limites à la puissance étatique. En cela, la propriété est un droit fondamental de l’homme et nécessaire à son individuation, qui est une forme d’inaliénable de la propriété de l’homme – au sens de « ce qui est lui est absolument propre ». Selon Locke, « Dieu nous a donné toutes choses abondamment. C’est la voix de la raison, confirmée par celle de l’inspiration. Mais à quelle fin ces choses nous ont-elles été données de la sorte par le Seigneur ? Afin que nous en jouissions. La raison nous dit que la propriété des biens acquis par le travail doit donc être réglée selon le bon usage qu’on en fait pour l’avantage et les commodités de la vie. Si l’on passe les bornes de la modération, et que l’on prenne plus de choses qu’on n’en a besoin, on prend, sans doute, ce qui appartient aux autres. […] En s’appropriant un certain coin de terre, par son travail et par son adresse, on ne fait tort à personne, puisqu’il en reste toujours assez et d’aussi bonne, et même plus qu’il n’en faut à un homme qui ne se trouve pas pourvu. Un homme a beau en prendre pour son usage et sa subsistance, il n’en reste pas moins pour tous les autres : et quand d’une chose on en laisse beaucoup plus que n’en ont besoin les autres, il leur doit être fort indifférent, qu’on s’en soit pourvu, ou qu’on ne l’ait pas fait. Qui, je vous prie, s’imaginera qu’un autre lui fait tort en buvant, même à grands traits, de l’eau d’une grande et belle rivière, qui, subsistant toujours tout entière, contient et présente infiniment plus d’eau qu’il ne lui en faut pour étancher sa soif ? Or, le cas est ici le même ; et ce qui est vrai à l’égard de l’eau d’un fleuve, l’est aussi à l’égard de la terre ». Il poursuit : « Dira-t-on que c’est un vol, de prendre pour soi, et de s’attribuer uniquement, ce qui appartient à tous en commun ? Si un tel consentement était nécessaire, la personne dont il s’agit, aurait pu mourir de faim, nonobstant l’abondance au milieu de laquelle Dieu l’a mise. Nous voyons que dans les communautés qui ont été formées par accord et par traité, ce qui est laissé en commun serait entièrement inutile, si on ne pouvait en prendre et s’en approprier quelque partie et par quelque voie. Il est certain qu’en ces circonstances on n’a point besoin du consentement de tous les membres de la société. Ainsi, l’herbe que mon cheval mange, les mottes de terre que mon valet a arrachées, et les creux que j’ai faits dans des lieux auxquels j’ai un droit commun avec d’autres, deviennent mon bien et mon héritage propre, sans le consentement de qui que c soit [John Locke, Traité du gouvernement civil (1690), Vrin, 1985, chap. V. Voir également Fabrice Flipo, « La clause de Locke au service de « l’égaliberté » », Mouvements, 64, 2010, pp. 79-86]. » Ainsi, la propriété est limitée dans la mesure où elle ne peut nuire aux besoins fondamentaux d’autrui. Sitôt qu’elle passe les bornes de la modération, elle s’invalide. Une des conditions de l’utilisation des ressources naturelles est de laisser autant que l’on a pris. L’accaparement des terres et des ressources au détriment de l’autoconservation d’autrui et de la possibilité de développer un travail propre lui assurant une forme de propriété individuelle n’est pas légitime. La clause de Locke rappelle ainsi que le droit de propriété s’articule avec la notion d’individuation pour rester légitime et non avec celle du pouvoir » (p. 211-213).

« S’ils existent depuis toujours, les « commons » n’ont pas toujours suscité de l’intérêt chez les individus eux-mêmes. Ostrom citant Aristote le rappelle : « En effet, on prend fort peu de soin de ce qui est commun à un très grand nombre de gens : les individus en effet s’occupent principalement de ce qui leur est propre et moins de ce qui est commun, ou seulement dans la mesure où chacun est concerné [Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs, pour une nouvelle approche des ressources naturelles (1990), Éditions de Boeck pour la traduction, 2010 ; Aristote, Les Politiques, Livre II, chap. III] » » (p. 214).

« « Avec la prépondérance toujours croissante de la population urbaine qu’elle entasse dans les grands centres, la production capitaliste, écrit Marx, amasse d’un côté la force motrice historique de la société et perturbe d’un autre côté le métabolisme entre l’homme et la terre, c’est-à-dire le retour au sol des composantes de celui-ci usées par l’homme sous forme de nourriture et de vêtement, donc l’éternelle condition d’une fertilité durable du sol. […] Et tout progrès de l’agriculture est donc non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol [Karl Marx, Le Capital, op. cit.]. » Le concept de métabolisme socio-écologique montre comment la production capitaliste ruine, d’un même mouvement, les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur » (p. 215).

« Deuxième acte de la déconstruction du pouvoir, après celle de la notion de propriété, celle de la dette. « Si tu dois 100 000 dollars à la banque, elle te tient. Si tu lui en dois 100 millions, tu la tiens », écrit Graeber [David Graeber, Dette, 5 000 ans d’histoire (2011), Les liens qui libèrent, 2014] en exergue à son opus pour décrire le fonctionnement de la dette, et surtout l’accaparement de sa définition par le pouvoir. « Le fait même que nous ne sachions pas ce qu’est la dette, la flexibilité de ce concept, est le fondement de son pouvoir. » Il faut toujours payer ses dettes, dit l’adage éthique et pourtant rien n’est moins simple. Car la violence se révèle toujours à terme un discours sur la dette. Pour garder sa mainmise, la violence a besoin de légitimité et de convaincre les victimes qu’elles lui doivent quelque chose. Et si possible quelque chose qu’elles ne pourront jamais payer, manière de les asservir durablement. Pour étayer la thèse, Graeber donne quantité d’exemples historiques. Archétype de la domination et de l’exploitation coloniales, l’épisode de Madagascar. En 1895, l’île est envahie par les Français. Après la « pacification », le général Gallieni décrète une imposition très forte sur la population malgache. En d’autres termes, les autochtones devront rembourser leur propre invasion et financer les investissements (chemins de fer, routes, ponts, etc.) décrétés par leurs envahisseurs. Aujourd’hui encore, la France considère que Madagascar lui doit de l’argent. Quant à l’histoire plus récente, elle pullule d’exemples dans lesquels la « dette » n’a jamais de sens univoque. Graeber rappelle comment le consensus de Washington n’a été qu’une vaste opération de fabrication de la dette : « Pendant la crise pétrolière des années 1970, les pays de l’OPEP avaient déposé une si large part de leur nouvelle richesse dans les banques occidentales que celles-ci se demandaient bien où investir tout cet argent ; la Citibank et la Chase avaient alors envoyé des émissaires tous azimuts pour tenter d’amener dictateurs et politiciens du tiers-monde à contracter des emprunts (activisme baptisé à l’époque le go-go banking) ; très bas lors de la signature de ces contrats, les taux étaient montés presque aussitôt à un niveau astronomique, autour de 20 %, à cause de la politique monétaire restrictive mise en œuvre par les États-Unis au début des années 1980 ; c’était cette situation qui, dans les années 1980 et 1990, avait provoqué la crise de la dette du tiers-monde ; pour obtenir un refinancement, les pays pauvres avaient dû se soumettre aux conditions imposées par le FMI. » On voit ainsi très bien que la gouvernance mondiale ne pourra se passer de l’invention d’une nouvelle catégorie d’institution, non pas celle qui protège les créanciers, type FMI, mais celle qui protège les débiteurs. Le grand rituel de l’effacement de la dette a été sans doute l’un des éléments clés de la régulation démocratique historique [Voir Cynthia Fleury, « Qu’est-ce que la dette ? », L’Humanité, 2014]. Longtemps, la dette a remis en cause l’inaliénable de l’homme. Tomber en esclavage pour non-remboursement des dettes relevait du lot commun à l’âge romain. « Une fois la dette reconnue ou l’affaire jugée en procès légitime, que le débiteur ait 30 jours pour payer. […] Ensuite, qu’il y ait finalement mainmise sur lui. Qu’on le conduise devant le juge. […] S’il ne satisfait pas au jugement ou si personne ne se porte garant pour lui en justice, que le créancier le prenne, l’attache avec une corde ou des chaînes d’un poids minimum de 15 livres, ou, s’il le veut, davantage [Aulu-Gelle, Nuits attiques, Livre XX]. » Aujourd’hui, la loi fait la différence entre les victimes du surendettement et celles qui organisent sciemment leur insolvabilité. Les premières ne sont plus emprisonnées, sachant que le surendettement est déjà en soi une prison. Nous continuons d’avoir vis-à-vis de la dette un complexe archaïque » (p. 216-218).