lundi 20 octobre 2025

Présumé projet d'instauration d'une base militaire américaine au Maroc : Quel impact sur le Grand Maghreb ?

Selon plusieurs sources diplomatiques relayées par Reuters, l'administration américaine étudie la possibilité de déplacer les bases aériennes et navales, actuellement situées en Andalousie, vers le Maroc. Quel est l'impact géostratégique de cette implantation militaire sur les plans régional et continental ?

Les Américains misent sur le Maroc à deux niveaux. Le premier niveau porte sur son conflit avec l'Espagne concernant le financement de la défense au sein de l'OTAN et le deuxième concerne une possible relocalisation du siège du Commandement des États-Unis pour l'Afrique (AFRICOM) de Stuttgart, en Allemagne, à Kénitra, au Maroc.

La crise avec l'Espagne s'est envenimée après que le président américain Donald Trump a menacé d'imposer des droits de douane punitifs à l'Espagne, reprochant à son gouvernement de refuser de porter ses dépenses militaires à 5 % du PIB, un objectif qu'il tente d'imposer à tous les alliés de l'OTAN. De fait, le Maroc émerge comme un candidat stratégique potentiel pour accueillir les bases militaires américaines stationnées dans le sud de l'Espagne.

Concernant l'Africom, cette relocalisation stratégique, portée par le général Michael Langley, fait du royaume chérifien le pivot de la politique sécuritaire américaine sur le continent, en particulier dans un Sahel en proie au chaos, "Dans les deux cas, il s'agit d'un redéploiement d'une grande importance géostratégique aussi bien au nveau régional que continental", nous dira le juriste Salem Chérif. Et d'ajouter: "Selon LSi Africa, ce projet s'inscrit dans un contexte de recomposition des alliances en Afrique, où la présence militaire et diplomatique de la Russie ne cesse de croître. Washington tente désormais de renforcer ses partenaires stratégiques, notamment avec Rabat, pour reprendre pied dans une région confrontée à une instabilité chronique. D'où cet intérêt des militaires américains de rapprocher le commandement de son terrain d'action. Il faut rappeler que les Américains avaient auparavant opté pour la Tunisie pour accueillir le commandement de l'Africom".

Militaire, mais aussi économique...

"Toujours, selon LSi Africa, si cette relocalisation se concrétise, elle marquera un tournant majeur dans la politique africaine des États-Unis. Elle traduirait une volonté claire de contrer les influences concurrentes - russes et chinoises notamment - perçues comme motivées davantage par l'exploitation des ressources minières que par la sécurisation des populations civiles", estime notre interlocuteur du jour, le juriste et analyste politique Salem Chérif. Qu'en est-il, en outre, de l'impact de cette implantation militaire américaine au Maroc sur la Tunisie et la région de l'Afrique du Nord ?

Selon Chérif: "Le renforcement de la présence militaire américaine au Maroc signifie, à mon sens, que les USA considèrent Rabat comme un allié fiable et durable. Ce choix est de nature à mettre la pression sur des pays comme l'Algérie et à un degré moindre la Tunisie. Mais c'est sur le plan économique que les Américains vont chercher à affaiblir le rôle des Chinois et des Russes en Afrique du Nord. Il faut savoir que les chercheurs mettent en évidence un investissement colossal de 45 milliards d'euros entre 2025 et 2030 dans les pays francophones d'Afrique. Ces financements se concentrent sur les télécommunications (35 %), l'énergie (28 %), les transports (22 %) et l'industrie manufacturière (15 %). L'approche chinoise ne se réduit pas à un simple transfert de capitaux. Elle s'accompagne de transferts technologiques, de programmes de formation et de la création de zones économiques spéciales. En aucun cas, les Américains ne permettront, en effet, à la Chine de s'étendre davantage en Afrique du Nord. Et comme le dit si bien une étude, c'est un choc pour la diplomatie et l'armée des États-Unis de voir des pays africains, dont notamment l'Algérie, choisir l'appui militaire russe, les iraniens et turcs, et les véhicules chinois."

Myriam BEN SALEM MISSAOUI

Le Quotidien (Tunis), Dimanche 19 octobre 2025, p. 5

Un loup dans la bergerie

 La ville marocaine de Dakhla est le candidat le plus sérieux devant abriter le siège de l'Africom, le Commandement des États-Unis pour l'Afrique. C'est ce qui ressort d'une information assez explosive que viennent de publier de nombreux médias dont des sites électroniques qui jouissent d'une certaine crédibilité. Bien que Washington et le Royaume marocain soient liés depuis des années par une coopération militaire étroite appuyée par des installations de soutien, le présumé projet de créer une base militaire américaine au Maroc suscite des appréhensions et des craintes, notamment de la part des pays voisins, particulièrement dans un contexte régional et international tendu marqué par la montée des défis et des incertitudes au double plan géostratégique et sécuritaire. Il faut dire que ce projet, qui n'est pas nouveau, alimente par intermittence les rumeurs. Pour rappel et lors de l'audition devant la commission des forces armées de la Chambre des représentants intitulée "Position militaire des États-Unis et défis pour la sécurité nationale au Moyen-Orient et en Afrique", le général Michael Langley a indiqué que l'armée américaine envisageait de transférer le siège Du Commandement des États-Unis pour l'Afrique de Stuttgart en Allemagne à Kenitra au Maroc, un pays qu'il a qualifié de "partenaire le plus fiable du continent africain". Depuis l'entrée en fonction de Donald Trump en janvier dernier, le général Langley est revenu, semble-t-il, à la charge pour demander à plusieurs reprises la concrétisation de ce projet qui revêt, aux yeux des dirigeants US, un intérêt stratégique de plus haute importance dont le principal objectif est de "contrer l'influence grandissante dans la sphère nord-africaine de la Chine et de la Russie et renforcer d'une manière générale la présence des États-Unis sur le continent noir.

L'affaire fait en tout cas à l'heure actuelle beaucoup de vagues et de remous. Elle nourrit surtout des suspicions et des craintes, car pour certains pays de la région et cela se comprend, la perspective d'installer une base militaire permanente en Afrique du Nord est perçue comme un dangereux fait accompli qui revient à introduire un loup dans la bergerie. Pourtant, lors d'une visite à Alger en 2021, axée sur la situation au Maghreb, le secrétaire d'État américain adjoint de l'époque, David Schenker, a nié toute intention des États-Unis d'instaurer une base militaire au Sahara occidental, dans le cadre du récent accord avec le Maroc.

Partant de l'évidence qu'en politique les promesses n'engagent que ceux qui leur prêtent une oreille attentive et que les accords et les engagements ne jamais statiques et immuables, il se pourrait que les choses aient changé depuis. Une telle hypothèse est d'autant plus plausible que des événements, le moins qu'on puisse dire spectaculaires, sont survenus ces dernières années qui confirment ce constat marqué d'ailleurs par l'émergence d'une nouvelle donne. Il est bon de rappeler, à cet effet, que, lors de son premier mandat, Donald Trump a reconnu la souveraineté du Maroc sur le territoire contesté du Sahara Occidental et ce, moins de 24 heures après que le Royaume a accepté de normaliser ses relations avec Israël dans le cadre des fameux "Accords d'Abraham". Mieux encore, l'administration du revenant locataire de la Maison Blanche s'est mise en ordre de marche en annonçant récemment qu'elle allait commencer à aider les entreprises souhaitant investir dans le Sahara occidental. Ce territoire riche en hydrocarbures et qui recèle d'importantes richesses minérales comme le fer, le phosphate et l'uranium attise de toute évidence la convoitise du pays de l'oncle Sam, non habitué de toute façon aux actes désintéressés. Par conséquent, l'instauration d'une base militaire limitrophe pour protéger les intérêts des États-Unis dans la région répond d'une certaine manière à un besoin logique.

Un besoin logique peut-être pour Washington, mais il faut reconnaître qu'une telle perspective n'est pas du tout rassurante pour les pays voisins et notamment l'Algérie et ce pour des raisons qui n'échappent d'ailleurs à personne. Région à gros enjeux géostratégiques et théâtre d'une guerre d'influence larvée à laquelle se livrent les grandes puissances, le Maghreb arabe sera-t-il prochainement au cœur d'une future tourmente? On ose espérer que cela ne sera pas le cas, même si les prémices d'un scénario détestable commencent, quoi qu'on le dise, à se profiler à l'horizon. C'est par l'unité et la solidarité agissante que les pays de la région pourront relever avec succès les challenges et les défis présents et à venir...

Chokri Baccouche

Le Quotidien (Tunis), Dimanche 19 octobre 2025, p. 2