Les propos du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, fin juillet, associant la « sécurité » de la Tunisie à celle de l’Algérie, ont offensé le patriotisme tunisien. Par Frédéric Bobin
La formule fait florès en Tunisie. Le pays serait-il devenu « la soixante-dixième wilaya [préfecture] de l’Algérie » ? Le spectre d’un assujettissement croissant à Alger plane en effet sur le pays, où l’asthénie économique se conjugue à la régression politique.
Si le malaise à l’égard du paternalisme un brin condescendant du grand voisin de l’ouest n’est pas nouveau, il s’est à l’évidence aiguisé durant l’été après les déclarations du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, tenues le 27 juillet. « Celui qui veut amener le terrorisme en Tunisie ou menacer la Tunisie par le terrorisme, nous détruirons la tente de ses parents », avait-il déclaré, en recourant à une expression populaire. « Celui qui touchera à la sécurité de la Tunisie touche à celle de l’Algérie », avait-il ajouté.
L’onde de choc provoquée par cette mise en garde qui attribuait unilatéralement à l’Algérie la mission de protéger son petit voisin n’est toujours pas retombée. Qui sont ces « terroristes » dont parle le chef de l’Etat algérien ? S’agit-il des démocrates tunisiens qui, le 25 juillet, avaient manifesté dans la capitale contre l’autoritarisme du président Kaïs Saïed et son incapacité à prévenir des coupures d’eau et d’électricité dans la fournaise d’un été caniculaire ? Ou des puissances jugées « hostiles » par l’Algérie, tels le Maroc ou les Emirats arabes unis, accusés de comploter à ses frontières ?
Fuite en avant répressive
Les réactions en Tunisie n’ont en tout cas pas manqué, exprimant un patriotisme offensé. « L’amitié authentique ne peut exister qu’entre deux Etats indépendants, souverains et égaux, et non entre un Etat protecteur et un Etat protégé », a ainsi protesté, le 2 août, une « déclaration nationale » qui a recueilli 416 signatures, dont 36 de personnalités ayant exercé les plus hautes responsabilités au cœur de l’Etat (anciens ministres, parlementaires, etc.), aujourd’hui résidant en Tunisie ou à l’étranger. D’autres commentaires invitaient l’Algérie à se soucier davantage du peuple tunisien que de la survie d’un Kaïs Saïed en pleine fuite en avant répressive.
L’épisode a réveillé de vieilles plaies. L’une des plus douloureuses est un tracé frontalier hérité d’une France coloniale qui avait englobé à son profit des zones riches en hydrocarbures (la « Borne 233 »), en empiétant sur les marches méridionales de la Tunisie. Habib Bourguiba, le père fondateur de la Tunisie moderne, échouera à en obtenir la restitution par l’Algérie indépendante après 1962.
En 1980, le « coup de Gafsa » – une tentative d’insurrection dans cette ville minière du Centre-Ouest tunisien orchestrée à partir de la Libye de Mouammar Kadhafi – raviva l’amertume contre Alger, où le commando armé avait trouvé des complicités. Après la révolution de 2011, l’implantation de foyers djihadistes dans les monts Chaambi et Semmama, sur les hauteurs de Kasserine, à proximité de la frontière avec l’Algérie, avait relancé les soupçons à Tunis d’une manipulation du voisin occidental.
Dépendance énergétique
Alors que ce passif demeure dans toutes les mémoires en Tunisie, la présidence de Kaïs Saïed, élu en 2019, avant de s’arroger les pleins pouvoirs à l’issue d’un coup de force, en juillet 2021, ajoute de nouvelles vulnérabilités vis-à-vis d’Alger aux yeux de ses critiques. La signature, le 7 octobre 2025, entre les deux Etats d’un accord sécuritaire dont les clauses n’ont jamais été publiées a nourri l’inquiétude d’une sujétion stratégique croissante que les récents propos d’Abdelmadjid Tebboune n’ont fait que renforcer.
« L’impression prévaut que l’Algérie a nationalisé la Tunisie comme élément de sa propre sécurité nationale », s’alarme Kamel Jendoubi, ancien ministre des droits de l’homme tunisien (2015-2016) et aujourd’hui opposant en exil en France.
Sur un plan plus strictement économique, la dépendance énergétique du pays n’a cessé de s’alourdir ces dernières années : la Tunisie importait en 2025 d’Algérie 77 % – contre 62 % en 2021 – de son approvisionnement en gaz, ressource vitale de laquelle elle tire l’essentiel de son électricité. Une partie est cédée gracieusement au titre d’une redevance acquittée pour le passage à travers le territoire tunisien (370 kilomètres) du gazoduc Transmed qui relie les champs algériens de Hassi R’Mel à l’Italie via la Sicile.
« Alger utilise ce tuyau indispensable à sa propre survie comme une arme de chantage pour vassaliser la Tunisie », dénonce Elyes Kasri, ancien ambassadeur tunisien, dans une tribune publiée le 9 août sur le site Kapitalis.
Nœud stratégique avec Alger
Dans la controverse qui a agité tout l’été les commentateurs, les responsabilités propres à la Tunisie n’ont pas été occultées. « Les forces vives tunisiennes doivent rompre avec une tentation simpliste : imputer la dégradation de notre indépendance à la seule “hégémonie algérienne”, observe Ridha Driss, dirigeant du parti islamo-conservateur Ennahda. En géopolitique, l’influence ne s’impose pas par effraction brutale, elle investit des espaces laissés vacants. »
Si la gouvernance de Kaïs Saïed, en quête de soutiens extérieurs dans un contexte social inflammable, a resserré le nœud stratégique avec Alger, le mal est plus ancien. « L’état actuel de dépendance est le fruit de choix passés de la Tunisie plus que de la pression algérienne, souligne Hamed El Matri, ingénieur pétrolier et ancien conseiller au ministère de l’énergie. Nous avons tout misé sur l’approvisionnement en gaz algérien pour notre électricité sans avoir cherché à diversifier nos sources. Les Algériens ont tout simplement trouvé un bon acheteur. Il y a eu un vrai défaut de prévoyance historique. »
Dans ce contexte, Alger a pu guider certaines orientations de politique étrangère de Kaïs Saïed à rebours de la tradition de la diplomatie de la Tunisie. Ainsi de l’accueil en grande pompe réservé à Tunis, en août 2022, à Brahim Ghali, chef du Front Polisario, le mouvement indépendantiste du Sahara occidental. La décision a quasiment provoqué un gel de la relation entre Tunis et Rabat, dont les ambassadeurs rappelés à domicile pour « consultation » n’ont pas depuis été remplacés.
Mais au-delà de ce « coup » diplomatique d’Alger – soutien du Polisario – et des clauses secrètes de l’accord militaire d’octobre 2025, Kaïs Saïed n’inspire pas pour autant une confiance totale à ses « amis » algériens. « Les Algériens voient avec beaucoup d’inquiétude la dégradation de la situation économique et sociale en Tunisie qui peut avoir des répercussions sécuritaires pour eux, croit savoir une source tunisienne bien informée. Et ils ne sont pas satisfaits de la manière dont Kaïs Saïed gère cette situation. Il y a même un débat au sein du régime algérien sur l’après-Kaïs Saïed. »
Frédéric Bobin