mardi 21 octobre 2014

ألفة يوسف - عبادات بلا أخلاق

كتبتُ مقالا بعنوان "عبادات بلا أخلاق" أحاول فيه أن أتساءل عن سبب المفارقة بين انتشار العبادات وانهيار المنظومة القيميّة والأخلاقيّة الّتي نجد لها صدى في جلّ معاملاتنا اليوميّة. إنّ الإلتزام بالشكل يظلّ هيّنا والأهمّ هو الإلتزام بالمضمون الروحاني الّذي هو جوهر الدين... لقد انتصر الفقهيّ في تراثنا انتصارا ساحقا على الصوفي وأصبح حديث الرسول صلّى اللّه عليه وسلّم : "إنّمابُعِثْتُ لِأُتمّم مكارم الأخلاق" قولا يستحضره البعض دون أن يتساءل عن مدى تلاؤم سلوكه معه.
ألفة يوسف
المغرب، العدد 76 ،
الثلاثاء 22  نوفمبر 2011 ، ص. 2
 

dimanche 19 octobre 2014

Robots en roue libre

On ignore si elle égayait déjà l'homme de Neandertal dans sa caverne, mais la figure de l'arroseur arrosé offre à l'humanité une source de joie intarissable. En mai dernier, le Financial Times révélait qu'une campagne de publicité en ligne de la marque Mercedes-Benz avait été majoritairement visionnée par ... des robots. D'ingénieux filous ont en effet conçu des programmes capables de feindre la présence d'internautes sur des sites factices afin d'appâter les annonceurs et d'empocher leurs euros. Ces automates numériques, appelés "bots" - diminutif de robots -, "miment des mouvements de curseurs et des clics de souris, donnant l'impression qu'une vraie personne est en train de visiter le site", explique le quotidien britannique, qui s'alarme : "La dérangeante vérité de la publicité en ligne - un marché de 120 milliards de dollars [95 milliards d'euros] -, c'est que son secteur le plus dynamique et le plus innovant est de plus en plus exploité par des criminels".(1)
La publicité sur Internet repose sur le même principe que la réclame traditionnelle : des médias vendent leurs usagers à des annonceurs. Sauf que ces derniers n'achètent pas du temps de cerveau en vrac, comme à la télévision, mais des cerveaux attentifs à l'unité. Les éditeurs de sites désireux de commercialiser des espaces pour des vidéos ou des bannières publicitaires collectent des informations sur leurs visiteurs et les envoient aux agences de marketing numérique. En croisant ces données avec d'autres, comme les requêtes formulées sur les moteurs de recherche, ces agences calculent pour chaque publicité à placer la valeur potentielle de l'internaute - c'est-à-dire la probabilité qu'il succombe à la publicité - et choisissent de placer ou non l'annonce sur le site qu'il est en train de visiter. Le tout en quelques millisecondes.
Au centre de ce système, des plates-formes entièrement automatisées mettent en relation annonceurs et éditeurs de sites. Suivant un modèle inspiré des marchés financiers, des enchères proposent en temps réel à chaque publicité un espace sur le site qui, à cet instant, lui correspond le mieux. Et l'annonceur le plus offrant gagne sa place sur la page convoitée. Les escrocs adorent fausser cette brillante mécanique : il leur suffit d'inonder les plates-formes avec des offres d'emplacements sur des sites où grenouillent des visiteurs imagniaires.
Tel fut le destin des annonces de Mercedes. La marque allemande avait sollicité Rocket Fuel, une société de marketing numérique qui promettait "un succès triomphal pour nos clients et une meilleure expérience en ligne pour les consommateurs grâce au big data et à l'intelligence artificielle". Mais, sans doute encore trop artificiellement intelligent, l'automate a placé une partie des annonces sur des sites fantômes où des robots miment la présence de visiteurs. "Nous rejetons quotidiennement environ 40% des emplacements car ils ne passent pas nos filtres de sécurité" (2), a reconnu Rocket Fuel dans un piteux communiqué. Filtres qui sont eux-mêmes... des programmes informatiques.
Autrement dit, des robots veillent à ce que des annonces ventilées sur le Net par des robots ne soient pas visionnées par des robots. Rarement l'utilité sociale de l'industrie publicitaire aura été illustrée avec autant de talent.
Pierre Rimbert
Le Monde Diplomatique
N° 725, 61e année
Août 2014, P. 19
(1) Robert Cookson, "Mercedes online ads viewed more by fraudster robots than humans" et "Fraud lurks on shadows of changing digital advertising landscape", Financial Times, Londres, 26 mai et 11 juillet 2014.
(2) "A response to the Financial Times", 27 mai 2014, http://rocketfuel.com/blog

Hérétiques contre faucons

par Stephen F. Cohen, octobre 2014
Nous assistons à la plus dangereuse confrontation entre la Russie et les Etats-Unis de ces dernières décennies, la pire sans doute depuis la crise des missiles de 1962. La guerre civile en Ukraine, précipitée par le changement illégal de gouvernement à Kiev en février, pourrait en effet conduire à une bataille frontale opposant l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et la Russie. Longtemps impensable, un tel scénario devient concevable. Et plusieurs éléments indiquent que cette nouvelle guerre froide serait encore plus grave que la première — à laquelle la planète n’a survécu que de justesse(1).
L’épicentre de la tension ne se situe plus à Berlin, mais à la frontière même de la Russie. En Ukraine, une région vitale pour Moscou, les mauvais calculs, les accidents et les provocations pèseront plus lourd que ceux dont le monde a été témoin il y a quelques décennies en Allemagne.
Plus grave : les acteurs de cette nouvelle guerre froide pourraient plus facilement céder aux charmes de l’arme nucléaire. Certains stratèges militaires moscovites annoncent que, si les troupes conventionnelles occidentales, bien supérieures en nombre, menacent directement la Russie, celle-ci recourra à des armes nucléaires tactiques. L’encerclement du pays auquel procède actuellement l’OTAN, avec des bases militaires et des systèmes antimissiles, rend d’autant plus plausible une telle réplique.
L’absence de règles de retenue mutuelle semblables à celles que s’imposèrent les deux camps, surtout à partir de la crise des missiles, représente un autre facteur de risque. La nécessaire modération réciproque achoppe sur les soupçons, ressentiments, malentendus et informations erronées, tant à Moscou qu’à Washington. M.Henry Kissinger(2) observe que « la diabolisation de Vladimir Poutine ne peut tenir lieu de politique : elle fournit simplement un alibi pour l’absence de politique ». Cette diabolisation équivaut au renoncement à toute analyse sérieuse, à toute élaboration d’une politique raisonnée.
Enfin, la nouvelle guerre froide sera d'autant plus dangeureuse qu'aucune opposition efficace n'existe aux Etats-Unis. Nous, les opposants à la politique étrangère néfaste du gouvernement, n'avons le soutien d'aucune personnalité influente, et nous ne sommes pas organisés. Rien à voir avec les années 1970 et 1980, quand nous luttions en faveur de ce qu'on appelait alors la "détente". Nous représentions certes une minorité, mais une minorité substanbtielle avec des alliés en haut lieu, y compris au Congrès et au ministère des affaires étrangères. Les grands journaux, les chaînes de radio et de télévision sollicitaient notre point de vue. Nous nous appuyions sur une base populaire et même sur un groupe de pression à Washington, l'American Committee on East-West Accord, où siégeaient des patrons, des personnalités politiques, des universitaires en vue et des hommes d'Etat de l'envregure d'un George Frost Kennan (3).
Aujourd'hui, nous n'avons rien de tout cela. Nous ne disposons d'aucun accès à l'administration Obama et de pratiquement aucun au Congrès, devenu un bastion bipartisan de la politique d'affrontement. Les grands médias nous ignorent. Depuis le début de la crise en Ukraine, ni les éditoriaux ni les tribunes du New York Times, du Washington Post ou du Wall Street Journal n'ont relayé nos idées. Elles n'ont été exposées ni sur la chaîne MSNBC ni sur Fox News, dont les analyses tendancieuses diffèrent peu : tout est toujours "la faute aux Russes". Nous publions certes dans les médias "alternatifs", mais on ne les tient pas pour dignes de foi ou significatifs à Washington. De ma longue vie, je n'ai pas le souvenir d'une aussi grave défaillance du débat démocratique au cours d'une crise comparable.
J'estime de mon devoir de rappeler que chaque médaille a deux côtés, et d'expliquer le point de vue de Moscou sur la crise en Ukraine. Cela me vaut d'incessantes attaques - y compris dans des publications réputées de gauche. Me voici caricaturé en tête de proue des "apologistes" de Poutine, son "idiot utile", son "meilleur ami" et, pis encore, son "lèche-bottes". J'ai toujours essuyé des critiques, notamment en cours de mes vingt années comme commentateur pour CBC News. Mais je n'ai jamais fait l'objet d'attaques si personnelles et si calomnieuses.
Certains de leurs auteurs - ou ceux qui les inspirent - sont les champions de la politique étrangère menée par Washington ces deux dernières décennies, qui a conduit à la crise en Ukraine. En nous dénigrant, ils cherchent à occulter leur complicité dans le désastre en cours. Ces néomaccarthystes (4) veulent étouffer le débat démocratique en nous stigmatisant dans les émissions d'information les plus visibles, les grands journaux et auprès des décideurs politiques. Et, dans l'ensemble, ils y parviennent.
Tout cela signifie qu'en réalité nous, les dissidents, sommes les vrais démocrates du pays, les vrais patriotes de la sécurité. Nous ne cherchons pas à faire taire ces va-t-en-guerre ; nous voulons débattre avec eux. Nous devons leur faire comprendre que l'actuelle politique étrangère des États-Unis risque d'avoir des conséquences désastreuses pour la sécurité de notre pays comme pour le reste du monde. Les périls et le coût d'une nouvelle guerre froide prolongée se répercuteront sur la vie de nos enfants et de nos petits-enfants. Cette politique irresponsable prive déjà Washington de ce partenaire essentiel que représente le Kremlin dans des domaines aussi vitaux pour notre sécurité que l'Iran, la Syrie et l'Afghanistan, la non-prolifération nucléaire ou le terrorisme international.
Mais il faut dire aussi que nous sommes en partie responsables du déséquilibre, voire de l'inexistence, du débat. L'organisation et la solidarité font défaut. Certaines personnes partagent en privé notre point de vue, sans jamais s'exprimer dans ce sens. Pourtant, dans notre démocratie où le coût de la dissidence est relativement modeste, le silence n'est plus qu'une option patriotique.
On nous a enseigné que la modération de la pensée et du langage constituait toujours la meilleure solution. Mais, dans une crise aussi grave, la modération n'a aucune valeur. elle se mue en conformisme, en complicité. Je me souviens d'une discussion autour de cette question entre dissidents soviétiques, quand je séjournais parmi eux à Moscou dans les années 1970 et 1980. Certains d'entre eux nous ont récemment qualifiés de "dissidents américains". Une analogie imparfaite : mes amis soviétiques comptaient beaucoup moins de possibilités d'entrer en dissidence et risquaient beaucoup plus gros. Mais une analogie instructive néanmoins. Les dissidents soviétiques protestaient contre une orthodoxie doctrinaire inflexible, des privilèges abusifs et une pensée politique sclérosée. En conséquence, les autorités et les médias soviétiques voyaient en eux des hérétiques. Depuis les années 1990 et l'administration Clinton, des idées très peu judicieuses concernant la politique étrangère se sont figées en orthodoxie bipartisane. Or la réponse naturelle à toute orthodoxie, c'est l'hérésie. Alors, je dis à mes amis : "Soyons hérétiques, sans nous soucier des conséquences personnelles, dans l'espoir que d'autres viendront se joindre à nous, comme cela s'est produit si souvent au cours de l'histoire".
La perspective la plus encourageante que je puisse offrir à mes alliés est de leur rappeler que souvent les changements débutent comme des hérésies. Ou, pour citer M. Mikhaïl Gorbatchev commentant sa lutte à l'intérieur d'une nomenklatura encore plus rigide que la nôtre : "Toute nouveauté en philosophie commence par une hérésie, et en politique, par une opinion minoritaire". Quant au patriotisme, écoutons Woodrow Wilson (5) : "Le plus grand patriote est quelquefois celui qui persévère dans la direction qu'il tient pour juste, même s'il voit que la moitié du monde est contre lui".
Stephen F. Cohen
Le Monde Diplomatique
N°727, 61e Année
Octobre 2014, P. 32
Spécialiste de l’Union soviétique, critique de premier plan de la politique étrangère américaine pendant la guerre froide, Stephen F. Cohen est professeur émérite des universités de New York et de Princeton. Une première version de cet article est parue dans The Nation (New York) du 15 septembre 2014.
(1) Durant la guerre froide (1947-1989), plusieurs crises majeures et fausses alertes furent près de déclencher une guerre nucléaire.
(2) Architecte de la politique étrangère américaine pendant les présidences de Richard Nixon et de Gerald Ford. Acteur central du rapprochement avec la Chine et de la détente avec l'URSS, il entérina également le coup d'Etat au Chili en 1973 et l'occupation du Timor oriental par l'Indonésie en 1975.
(3) Diplomate et historien (1904-2005), théoricien de la politique d'endiguement de l'URSS en 1946, puis promoteur du désengagement américain et de la détente. Lire Olivier Zajec, "Admirateur de Tchekhov et artisan de la guerre froide", Le Monde Diplomatique, août 2014.
(4) En référence au maccarthysme, inquisition anticommuniste extrémiste des années 1950 impulsée par le sénateur républicain Joseph McCarthy.
(5) Président des États-Unis de 1913 à 1921 instigateur de la Société des nations.

samedi 18 octobre 2014

Peut-on se passer de Dieu?


L'athéisme n'est pas une entreprise de tout repos pour qui veut trouver un sens à l'existence. Aujourd'hui, nombre de penseurs cherchent à nouveau dans la religion des ressources pour penser notre monde.
Par Eric Aeschimann et Marie Lemonnier
"Il y a des gens que la pornographie gène, moi pas du tout. Ce qui me gêne, qui me paraît beaucoup plus délicat à aborder, beaucoup plus impudique que des confidences sexuelles, ce sont "ces choses-là" : les choses de l'âme, celles qui ont trait à Dieu". Nous sommes à la page 546 du nouveau livre d'Emmanuel Carrère. L'auteur de "D'autres vies que la mienne" est l'un des romanciers actuels les plus cotés, l'incarnation même de l'ère de l'autofiction, symbole du narcissisme contemporain. Sa maison d'édition, P.O.L, est le temple de la branchitude littéraire. Et pourtant, le récit très attendu qui paraîtra le 10 septembre porte entièrement sur la question de la foi. Son titre : "le Royaume". Avec un "R" majuscule : le Royaume de Dieu. Et visiblement, il lui en a plus coûté de se dévoiler sur ce terrain-là que sur n'importe quel autre pan de son intimité.
Dans "Son visage et le tien"(1), récit à paraître début octobre où il retrace lui aussi l'histoire de sa relation au divin, Alexis Jenni, prix Goncourt 2011 pour "l'Art français de la guerre", raconte l'effroi de sa propre mère face à cette interrogation : "Elle craignait cette masse obscure qui pesait sur sa vie ; elle était tout imprégnée  de ce poids, mais sans vouloir s'en approcher, et non plus s'en éloigner, ni même en parler". Une masse sombre qui nous encombre, qu'on ne veut pas regarder, mais qu'on sait présente, là, juste derrière nous...
Dieu est mort, proclame Nietzsche. Mais le big crash causé par cette disparation n'a pas fini de faire sentir son effet de souffle. et, faute d'avoir retrouvé le cadavre, certains peuvent crier à la disparition momentanée. Pourtant, le certificat de décès n'est guère nécessaire. Sauf à confondre les nouveaux relents identitaires avec un "retour du religieux", ou à donner une importance démesurée à de petites sphères fondamentalistes - plutôt rares de ce côté-ci de l'Atlantique -, Dieu n'habite plus le monde des Européens depuis un moment. Renvoyé à l'état de poussière céleste ou simplement rangé aux abonnés absents. La chose a été largement diagnostiquée : désenchantement du monde, sortie de la religion, sécularisation... Ni les control freaks intégristes, plus passionnés par des règles de vie codifiées que par de grandes questions théologiques, ni le retour en grâce du pèlerinage au Saint-Jacques-de-Compostelle (http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Jacques-de-Compostelle) - pas si éloigné finalement d'un genre de safari religieux -, ni les folies salafistes, ni le judaïsme ultra haredim, et encore moins le néopaganisme new age de certains Occidentaux, ne permettent d'avancer une réelle inversion de la tendance au déclin de la foi. Seulement, ce célèbre disparu, qu'on le nomme "Dieu le Père" chez les chrétiens, "l'imprononçable" dans le judaïsme ou Allah dans l'islam qui connaît 99 appellations mais pas de pluriel, n'en reste pas moins étonnamment présent dans nos esprits. Comme une ombre géante, une persistance rétinienne, un fantôme insistant.
Et il ne suffit pas de se proclamer athée pour avoir à jamais liquidé le récurrent problème. "Je ne crois pas en Dieu mais il me manque", écrit Julian Barnes, "athée heureux" mais obsédé par la mort, en ouverture de "Rien à craindre", paru en 2008 en Grande-Bretagne. "Il y a des jours où mes anciennes convictions me manquent à la façon d'un membre amputé", a même reconnu le chef de file américains des activistes anti-Dieu, Christopher Hitchens, passé par le christianisme grec orthodoxe avant de lancer une offensive générale contre la religion. L'auteur récemment décédé de "Dieu n'est pas grand" disait là, paradoxalement, la difficulté à combler un vide de la taille de Dieu. "J'ai décidé à un moment de ne plus croire, et j'ai senti un trou effrayant. Je me suis empressé de croire à nouveau", fait également dire à son grand-père l'écrivain Alexis Jenni. L'athéisme, écrivait Sartre, est décidément une entreprise cruelle et de longue haleine.
Athée revendiqué mais refusant cette pente postmoderne à la nostalgie vaine pour les idoles passées, Alain de Botton avait pour sa part déplacé la perspective dans drôle et très percutant "Petit Guide des religions à l'usage des mécréants", sorti en 2012. Les religions sont trop utiles, trop efficaces et trop intelligentes, y disait-il, pour être abandonnées aux seuls croyants. Au lieu de les rallier, le philosophe britannique invitait les athées et agnostiques de tout poil à "piller" les bonnes idées dont elles regorgent.
A leur manière déconcertante, certains des plus grands noms de la pensée contemporaine se sont du reste déjà engagés depuis une quinzaine d'années dans la "razzia" sur les concepts les plus forts du monothéisme. A tel point que l'on s'est autorisé à parler d'un véritable "tournant théologique" de la pensée actuelle. Historiquement, les philosophes ont d'abord pensé le Dieu organisateur, d'Aristote jusqu'à Leibniz ; puis le Dieu du cœur, de Pascal ou de Kierkegaard. La foi dans le progrès aidant, la philosophie s'est ensuite passée de Dieu. Au XIXe siècle, elle rangea la grande figure au placard des constructions humaines ne fournissant qu'une consolation illusoire (Feuerbach, Marx, Freud) ; il y avait certes d'autres sujets de l'histoire : le peuple, la Révolution, l'inconscient... Avec la chute des idéologies et des grands récits laïques, au XXe siècle, le vide deviendra cette fois abyssal. Avec le siècle du "mal", c'est le Dieu de la morale qui s'absente définitivement. "Dieu est mort au bout de la corde d'un bourreau à Auschwitz", écrit l'auteur de "la Nuit", Elie Wiesel, après avoir subi l'horreur de l'univers concentrationnaire.
Pas vraiment étonnant, dès lors, que le renouveau de la pensée de Dieu jaillisse prioritairement du côté d'intellectuels radicaux comme Alain Badiou, qui se lançait dès 1997 (2) sur les traces d'un saint Paul porteur du premier projet universaliste, ou le philosophe star Slavoj Zizek, qui, depuis "la Marionnette et le Nain. Le christianisme entre perversion et subversion" (Seuil, 2006) et "Fragile absolu. Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu?" (Flammarion, 2008), tente de réhabiliter la notion d'infini pour la penser d'un point de vue matérialiste. C'est tout le noyau proprement révolutionnaire du christianisme que ces athées cherchent ainsi à extraire dans l'espoir d'ouvrir de nouveaux types d'espaces collectifs. Formidable retournement de situation : Dieu qui était l'opium du peuple chez Marx devient la possibilité même d'un dépassement critique du capitalisme, Dieu, du coup, devient un Dieu-notion, sans attribut sans qualité, sans dogme no credo, sans affiliation ni révélation. Dieu est vide et c'est paradoxalement ce qui fait son attrait nouveau.
"Notre époque découvre la théologie, énonçait déjà Deleuze, dès 1965, dans "Logique du sens". On n'a plus du tout besoin de croire en Dieu. Nous cherchons plutôt la "structure", c'est-à-dire la forme qui peut être remplie par les croyances, mais qui n'a nullement besoin de l'être pour être dite théologique". Dans le même élan, le philosophe Jean-Luc Nancy, qui avoue avoir toujours tourné autour du concept de Dieu sans vouloir s'en arracher, y cherche une "trouée" possible pour un monde fermé sur lui-même (3).
Au début du film "Melancholia", l'hypnotique chef-d'oeuvre du réalisateur Lars von Trier sorti en 2011, Justine (Kristen Dunst) va se marier. Elle devrait être éperdue de bonheur, mais non : ce mariage la dégoûte et elle sombre dans la dépression, tandis que tout semble réussir à sa sœur Claire (Charlotte Gainsbourg), propriétaire du splendide domaine. Mais à l'approche de la planète Melancholia qui doit percuter la terre, Claire s'effondre psychiquement et Justine reprend vie ; et elle fait ce geste inouï : face à l'imminence de la destruction du monde, elle ramasse quelques branches et dresse une petite tente, non pour se protéger, mais pour proclamer quelque chose ... Réunissant les quelques branches d'un long passé théologique, les philosophes contemporains semblent, eux aussi, préparer le terrain pour des vérités à venir.
(1) "Son visage et le tien", d'Alexis Jenni, chez Albin Michel, à paraître le 2 octobre.
(2) "Saint-Paul. La fondation de l'universalisme" par Alain Badiou, PUF, 1997.
(3) "L'Adoration" de Jean-Luc Nancy, Galilée, 2000.

LE PARI DE KIERKEGAARD

Par Vincent Delecroix
Croire, c'est parier. Nul besoin de songer au pari de Pascal pour s'en souvenir, puisque nous l'éprouvons tous les jours: j'ai fait hier soir le pari que le soleil se lèverait demain et en m'asseyant à ce bureau, j'ai parié, sans m'en apercevoir, que la chaise était solide. Qu'est-ce qui différencie ces croyances ordinaires, d'ailleurs vitales, du pari sur l'immoralité de l'âme ou l'existence de Dieu? La seule différence apparente tient à ce qu'on peut parier avec plus ou moins d'assurance, en étant presque sûr de gagner (il est très peu probable que le soleil ne se lève pas demain) ou en demeurant dans l'incertitude. Question d'enjeu, de degrés aussi, d'indices concordants. Question de calcul, donc, c'est-à-dire de rationalité : l'une des règles fondamentales de la rationalité moderne que nous a enseignée Locke commande de proportionner son assentiment au degré d'évidence disponible.
A ce jeu, le pari de la foi paraît assez déraisonnable, sinon irrationnel. Or il arrive que le "croyant", loin de chercher à réduire cette lacune (le manque d'évidence) , la revendique au contraire comme l'une des marques essentielles de sa foi. Est-il stupide ? C'est possible, mais il est possible aussi qu'il comprenne autrement ce que signifie croire. Car voilà le problème : cet acte présente deux faces presque opposées, comme "je crois que" est soit l'expression d'un doute relatif et proportionné, soit au contraire une affirmation absolue. Ne croire que sur le fondement d'indices concordants, demande alors le "croyant", attendre d'avoir des preuves suffisantes, proportionner timidement son assentiment au degré d'évidence, est-ce vraiment croire, au sens fort ? Même dans ce cas, il y a un instant où il faut se jeter à l'eau, décider : toutes les raisons du monde ne peuvent se substituer à ce saut dans l'inconnu, aussi minuscule soit-il. Or c'est ce moment que la foi radicalise, en mettant l'accent sur le hiatus qui sépare raisons de croire et décision de croire. Affaire de décision, elle devient un pur acte de la volonté et non une question de savoir. Donc : plus l'écart se creuse, plus le pari est risqué, plus pur est l'acte de croire comme décision et engagement. Ce qui revient à soutenir ce paradoxe fondateur : croire vraiment, avoir la foi, ce n'est pas croire au croyable. On ne peut croire vraiment, au sens fort,  qu'à l'incroyable, telle est la surprenante logique qui fait de la foi un pari. Deux tempéraments s'opposent alors, peut-être deux vertus : la prudence d'un côté (la croyance ordinaire qui a affaire au crédible), l'audace de l'autre (la foi qui a affaire à l'in-croyable). Celui qui cherche le confort des assurances, celui qui vit l'effroi du salut. Le second ressemble à Abraham, "le père de la foi". Lorsque Kierkegaard veut faire apparaître les traits spécifiques de la foi religieuse, c'est en effet vers Abraham qu'il se tourne, vers l'histoire de cet homme à qui Dieu avait promis une riche descendance et à qui il demande, de manière incompréhensible et révoltante, de sacrifier son fils unique et chéri. Celui à qui le Dieu moral commande le pire des meurtres, mais qui croit contre toute sagesse ou calcul, contre la loi morale. Dieu tiendra parole : Abraham choisit de faire confiance (fides, foi) contre toute raison. Il montre aussi que croire n'est croire au possible, mais justement à l'impossible (à Dieu tout est possible) - à la possibilité de l'impossible, commente à son tour Derrida -, non pas au terme d'un calcul raisonnable mais "en vertu de l'absurde", selon l'expression de Kierkegaard. Dans ce cas, affaire de volonté nue, la revanche ne regarde que l'individu dans sa singularité : il y engage toute sa personne, la forme de son existence s'y décide. Selon Kierkegaard, tant qu'elle n'aura pas affronté cette épreuve - décider pour ou contre, mais décider vraiment, parier - la subjectivité restera en dessous d'elle-même, car c'est dans la solitude radicale du pari où l'on engage toute sa vie qu'on devient un sujet, un Individu véritable.
BIO: Philosophe et romancier, Vincent Delecroix, 44 ans, enseigne la philosophie de la religion à l'Ecole pratique des Hautes Etudes. Il est l'auteur notamment de "la Preuve de l'existence de Dieu" (Actes Sud, 2004).

MARX CONTRE LES ENDORMEURS

Par Jean Salem
"La religion est l'opium du peuple", das Opium des Volks. Cette formule, ô combien célèbre, se trouve dans l'un des deux écrits que le jeune Karl Marx avait rédigés, en 1843, pour l'unique numéro des "Annales franco-allemandes". Cette revue était éditée par des révolutionnaires allemands, alors émigrés à Paris. Et les deux opuscules de Marx qui y figuraient avaient pour titres respectifs "la Question juive" et "contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction". "La misère religieuse, écrivait Marx dans ce dernier texte, est, d'une part, l'expression de la misère réelle, et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple". Thèse, antithèse, synthèse, comme on le voit. non pas blanc, noir, gris... Non. soupir, esprit d'un monde sans âme, narcotique. Expression, protestation, opium. La somme n'est pas nulle : elle est, à l'évidence, négative.
1. La religion est "expression" de la misère réelle, comme cela se voit, de nos jours, dans nombre de pays dont les peuples sont méprisés ou martyrisés. La religion est le rêve. Et le rêve est l'inversion de la conscience éveillée. Hommes et femmes, par son truchement, se tournent vers l'intériorité, ou vers la communauté des croyants, afin d'y trouver un auditoire pour leurs douleurs. Ici, ils expriment les secrets qui les oppressent, ici, ils soulagent leurs cœurs dévastés. "Dieu est une larme d'amour versée en cachette sur la misère humaine", écrivait déjà Feuerbach, que Marx a lu et révéré. Dieu, c'est un "soupire inexprimable qui se trouve au tréfonds de l'âme", avait déclaré Sebastian Franck, un mystique du XVIe siècle.
2. Mais la religion est aussi "protestation" contre la misère réelle, comme cela se devine dans la promesse de l'Evangile de Matthieu, selon laquelle "les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers". Voyez la théologie de la libération, en Amérique latine, qui, dans les années 1970, avait l'option de l' "option préférentielle pour les pauvres" sa principale règle de conduite. Voyez le prêtre Thomas Müntzer qui tenta, au cours de la guerre des Paysans, en Allemagne, de soulever les campagnes contre les princes régnants et les ecclésiastiques. Et qui finit décapité en 1525. Engels voyait en lui l'un des premiers communistes.
3. Vient enfin la synthèse, qui n'est pas un entre-deux pâlichon, destiné à réconcilier tout le monde : la religion est l'opium du peuple, un antalgique, un hypnogène, un émollient. L'homme religieux n'est heureux que de manière imaginaire. Et le véritable bonheur du peuple exige donc que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire. Car elle est toujours une arme, un recours possible pour toutes les variétés d'endormeurs. Ses hiérarques enseignent généralement soumission et résignation vis-à-vis des puissants. Elle sert aisément à ceux-ci de "manteau et prétexte", comme a dit Machiavel, lorsqu'ils entendent mener quelque croisade ou quelque guerre de rapine ("le Prince", chap. XXI). Le grand secret du régime monarchique et son intérêt majeur, déclare dans le même sens Spinoza, est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion "la crainte qui doit les maîtriser, afin qu'ils combattent poure leur servitude, comme s'il s'agissait de leur salut" (Traité théologico-politique", préface). Et Lucrèce, l'épicurien, avait dénoncé, dès l'Antiquité, l'imposture et la cruauté des devins qui, chez les païens, tout du moins, réclamaient que du sang humain fût versé au cours d'atroces sacrifices. Bref, les mots doucereux, lénifiants de la religion recouvrent, le plus souvent, une volonté de sanctifier... l'état de fait actuel, les inégalités, l'oppression, les injustices et les déséquilibres sociaux. Kant avait signalé, lui aussi, que son rôle se réduit, parfois, à celui d'un vulgaire opiacé. Critiquer la religion, selon Marx, ce sera donc critiquer cette vallée de larmes, dont la religion est l'auréole. La combattre, ce sera lutter, comme par ricochet, contre ce monde lui-même. Contre ce monde dont elle est un peu l'arôme spirituel. Ce sera, somme toute, exiger qu'il soit renoncé à une situation qui a besoin d'illusions.
BIO: Fils du militant communiste Henri Alleg, le philosophe Jean Salem, 61 ans, enseigne à l'université Paris-I et anime à la Sorbonne le séminaire "Marx au XXIe siècle". Il est notamment l'auteur du "Bonheur ou l'art d'être heureux par gros temps" (Bordas, 2005), et des "Atomistes de l'Antiquité. Démocratie, Epicure, Lucrèce" (Flammarion, 2013).


COMMENT DIEU VINT AUX HOMMES

Entretien avec Thomas Römer
Issu d'un façonnage multiséculaire, le monothéisme apparaît d'abord comme le geste politique d'un petit peuple, l'ancien Israël. L'éminent bibliste nous raconte l'histoire de cette "invention" collective.
Propos receuillis par Marie Lemonnier
Le Nouvel Observateur Comment naît le dieu unique issu de la Bible hébraïque ?
Thomas Römer D'abord, le dieu unique n'est pas tombé du ciel du jour au lendemain. On ne s'est pas non plus réuni autour d'une table en se disant qu'il y avait  trop de dieux et qu'on allait n'en garder qu'un seul. Le polythéisme est d'ailleurs une idée qui semble plus logique que le monothéisme, dans le sens où la diversité des dieux reflète les aspirations, les souhaits et les fantasmes des hommes. Le ciel polythéiste représente un roi entouré de ses ministres, une hiérarchie... On projette dans le ciel ce qui se passe sur la terre, ce qui permet aussi de légitimer les pouvoirs en place. Car, depuis toujours, et même si la Bible dit que Dieu a créé l'homme à son image, ce sont en réalité les hommes qui ont créé des dieux à la leur. Dans le Proche-Orient ancien, chaque peuple a ainsi son dieu tutélaire national auquel sont associées d'autres figures divines.
Pour Israël, ce dieu protecteur est connu sous le nom de Yahvé. Qui est-il ?
C'est un dieu de l'orage et de la guerre, jeune et fougueux, qui correspond au Seth des Egyptiens et au Baal du nord du Levant. Israël l'emprunte à un groupe nomade du Sud appelé Shasou, qui entretenait des relations conflictuelles avec les Egyptiens et qui pourrait avoir obtenu une victoire contre eux attribuée au dieu Yahvé. C'est en 852 av. J.-C. qu'appraît la première mention de Yahvé comme dieu d'Israël sur la stèle d'un roi moabite du nom de Mesah. Mais Yahvé n'a pas toujours été le dieu d'Israël, ni le seul. A côté de Yahvé, la Bible mentionne également El. El est la première divinité sous la protection de laquelle se sont placées les tribus des fils de Jacob, lorsqu'elles se sont fédérées sous le nom d'Israël dans les montagnes de Samarie, au XIIème siècle avant notre ère. Le nom d'Israël se compose d'ailleurs avec son nom. El est la divinité suprême des panthéons cananéens et proto-arabes, la figure du créateur du monde et père de tous les dieux, un vieux sage retiré des affaires du monde.
Pourquoi Yahvé prend-il la place du puissant El ?
Ce sont vos préjugés monothéistes qui vous font dire ça. Les deux dieux ont pu être honorés de façon concomitante. Ce n'est que progressivement que la religion d'Israël s'est unifiée autour de Yahvé et de lui seul. Le règne de Josias marque à cet égard un tournant. Avec sa réforme politique et religieuse, dans les années 620 av. J.C., le roi opère un grand ménage dans le temple de Jérusalem. Pour consolider une royauté et une identité affaiblies, Josias centralise la religion judéenne autour de Yahvé et élimine les cultes qui lui étaient liés, comme celui d'Aresha, sa parède [divinité associée, NDLR]. On estime aussi que l'ouverture primitive du livre du Deutéronome, "Ecoute, Israël, Yahvé est notre Dieu, Yahvé est Un" (Dt 6,4), est rédigée à ce moment-là. Mais il ne s'agit pas encore d'un véritable monothéisme au sens où nous l'entendons aujourd'hui, car l'existence d'autres dieux n'est pas niée. Ce que la Loi de Deutéronome exige n'est d'abord qu'une monolâtrie, c'est-à)dire le fait de n'adorer qu'une seule divinité, Yahvé, et en un seul endroit, le temple de Jérusalem.
Comment donc le Yahvé d'Israël finit-il par s'imposer comme unique dieu et créateur de l'univers?
Le biblique est un acte politique. Il naît à un moment où les structures traditionnelles sont ébranlées. Nous sommes à l'époque de la destruction de Jérusalem, en 587 av. J.-C., quand les Babyloniens s'emparent du petit royaume de Juda. Le temple est détruit, le roi et l'intelligentsia sont déportés, il n'a plus de cohésion géographique. Or de telles défaites étaient généralement interprétées comme une faiblesse du dieu protecteur face aux dieux des vainqueurs. Quand le deuxième Isaïe proteste que "le bras de Yahvé n'est pas trop court" (Is 59,1), c'est le signe que la question de sa puissance a été posée. La société judéenne vit une crise identitaire profonde. Mais le coup de génie des intellectuels judéens en exil va être de retourner cette rhétorique des vainqueurs au profit de Yahvé. Les scribes qu'on appelle aujourd'hui "deutéronomistes", puisqu'ils s'inspirent du style et de la théologie de Deutéronome, vont donc écrire l'histoire. A la fin du Livre des Rois (2 Rois 24-25), ils expliquent ainsi que c'est Yahvé lui-même qui a décidé tous ces événements et qu'il s'est servi des Babyloniens comme d'un outil entre ses mains pour punir son peuple et les rois qui se sont sans cesse écartés de sa volonté, qui est inscrite dans le livre de Deutéronome. Et si Yahvé s'est montré capable de contrôler les dieux de Babylone, c'est que ceux-ci ne sont pas de vrais dieux, mais des statues qu'on promène, de vulgaires bouts de bois ou de métal fondu sans le moindre pouvoir. Une importante polémique sur les idoles va éclater. La conséquence est claire : face à ces statues façonnées par la main de l'homme, il n'y qu'un seul vrai dieu, Yahvé. "C'est moi Yahvé, il n'y en a point d'autre", dit le deuxième Isaïe.
Le monothéisme commence donc ici ?
Le rejet catégorique de toute divinité autre que Yahvé est une étape vers l'idée monothéiste inaugurée par le judaïsme. Pourtant, prenons garde aux anachronismes, la Bible n'expose pas de doctrine cohérente sur l'identité de Dieu. Il ne faut pas oublier que le monothéisme est un concept moderne forgé au siècle des Lumières pour défendre deux thèses : la première, dont nous sommes héritiers, est la supériorité des religions monothéistes sur les polythéistes; la seconde pose qu'un monothéisme primitif aurait préexisté aux systèmes polythéistes, qui ainsi vénéraient sans le savoir un même principe créateur. C'est donc un concept très chargé idéologiquement! Néanmoins, des textes bibliques qui insistent sur l'affirmation que Yahvé est le seul dieu, et que les autres dieux sont des "idoles", se trouvent bien à l'origine du monothéisme. Ce qui est fascinant, c'est que cette invention du monothéisme dans les débuts du judaïsme, qui sera également à l'origine du christianisme et de l'islam, vient d'un petit peuple assez misérable et qui vivait dans l'équivalent d'un tiers-monde pour les Perses.
Comment devient-il universel ?
Ce n'est que bien plus tard, avec les rabbins et les Pères de l'Eglise, que s'affirme l'idée d'un dieu seul et donc universel, omniprésent et omniscient. Dans la Bible, on ne parle que de "Dieu un". Les textes bibliques utilisent même fréquemment des concepts polythéistes. "Dieu règne sur l'assemblée des dieux", dit par exemple le psaume 82. Dans les textes plus récents, on voit encore réapparaître des ministres de la cour céleste, des anges... Sans doute pour réduire la distance entre ce Dieu transcendant et infiniment lointain et l'homme. La persistance des concepts polythéistes reflète peut-être aussi l'impossibilité de penser le monothéisme jusqu'au bout. Car le problème du monothéisme, c'est qu'il pose une question théologique ou philosophique importante : la question de l'origine du mal. En l'absence de dieux qui endossent les rôles malveillants, le dieu unique devient responsable de tout en quelque sorte. C'est pourquoi on invente cette dualité Dieu-diable. On va essayer de sortir le mal de Dieu et l'attribuer à Satan. Dans la Bible hebraïque, le Satan reste encore sous les ordres de Yahvé, mais dans le Nouveau Testament le diable est souvent présenté comme l'ennemi de Dieu, ce qui est déjà plus dualiste que monothéiste. Apparemment, le ciel ne peut rester totalement vide.
Peut-on finalement se passer de Dieu ?
Le monothéisme a institué une césure qu'il est difficile de faire oublier, surtout dans une civilisation occidentale tellement influencée, en bien et en mal, par le christianisme. Ma seule certitude, c'est que même dans un contexte laïque et areligieux l'homme ne peut pas se passer de la question du sens, c'est même ce qui le définit. Mais l'homme peut-il se mettre à la place de Dieu, remplir le vide? Cela nécessite un peu plus d'imagination philosophique. Ce qu'il n'est pas interdit d'espérer.
BIO: Thomas Römer, 59 ans, est titulaire de la chaire "milieux bibliques" au Collège de France, à Paris, et professeur spécialiste de Bible hébraïque à l'université de Lausanne. Cet expert mondialement reconnu a publié cette année deux ouvrages lumineux : "la Bible, quelles histoires ! Les dernières hypothèses" (Bayard et Labor et Fides), et "l'Invention de Dieu" (Seuil), qui vient de remporter le prix du livre d'histoire des religions décerné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Le Nouvel Observateur
N° 2598, 21 Août 2014

lundi 22 septembre 2014

توماس بيكيتي والايديولوجيا الرأسماليّة اليوم

لم يعد لليبراليّة الاقتصاديّة، بمعناها الصّافي والاصيل، مدافعين في بلادنا. حتّى «الليبراليّين العرب» في بياناتهم الجماعيّة التي ينشرونها كلّ بضع سنوات - في محاولة منهم لاختراع ايديولوجيا - صاروا يجدون أنفسهم ملزمين باضافة «تنصّلٍ» ما من الفكر النيوليبرالي، أو تحذيرٍ من «السّوق المنفلتة من عقالها»، او اشارةً إلى دور الدّولة في تحقيق العدالة الاجتماعيّة.
هذه الحالة ليس مردّها أنّ كتابنا ومثقفينا قد تعلّموا من دروس العقود الماضية وكوارثها، ولا أنّهم قد قرّروا، اخيراً، أن يفكّروا باستقلاليّة في الشؤون التي تطاول صلب حياة النّاس ومعاشهم، وان يخرجوا بآراء اصيلة وجديدة حول اقتصادنا ومستقبلنا – معاذ الله -، بل لأنّ النيوليبراليّة والمدرسة النيوكلاسيكيّة في الاقتصاد قد أضحت في موطنهم الفكري ومرجعيّتهم الأصليّة، أي في المركز الغربي نفسه، بضاعةً كاسدة انفضّ عنها مريدوها، والبنك الدّولي نفسه لم يعد يدافع عن سياسات البنك الدولي. في هذا الاطار بالطبع، لا يختلف الليبراليّون العرب عن اترابهم الاسلاميّين وباقي التيارات الايديولوجيّة، فهؤلاء ايضاً يكتفون باستنساخ الصّيحة الرائجة في بلاد الشمال – يميناً ويساراً - بعد تزيينها ببعض الزخرفات الاسلاميّة والحديث عن قدرة الاسلام على التأقلم مع الاقتصاد الحديث. والصيحة الرائجة اليوم هي «توماس بيكيتي».
فقدت ايديولوجيا السّوق بريقها اثر الأزمة المالية العالميّة، لم يعد بامكان النخب الفكرية والمالية في الغرب أن تدافع عن مبدأ «عدم تدخّل الدّولة» في الاقتصاد، فيما الحكومات تضخّ الاف المليارات في القطاع المصرفي وتنبري لانقاذ الشركات الكبرى، وتشتريها وتسدد ديونها. وصل التخلّي عن العقيدة الليبراليّة حدّاً جعل مجلّة «الايكونوميست» تنشر، في عزّ الأزمة الماليّة وبما يشبه العناد، «مانيفستو» يعلن أنّ المطبوعة قد تأسّست، منذ أكثر من قرن، بغية الدّفاع عن مبادىء حريّة السّوق وعدم تدخّل الدولة، وانّها سوف تبقى وفيّة لخطّ مؤسّسيها – حتّى ولو خالفها الجميع.
هنا، لا مناص من التّذكير بأنّ روّاد الليبراليّة الاقتصاديّة، مثل «فون هايك» و«ميلتون فرديمان»، لم يدافعوا عن حرية السّوق من الزّاوية النفعيّة فحسب، بل إنّ النظريّة كان لها، قبل كلّ شيء، أساسٌ سياسيّ واخلاقيّ، هو الذي أعطاها قوّتها الكاسحة بين النّخب الغربيّة في الثمانينيّات وجعلها ترتقي الى مقام القناعة الايديولوجيّة. بالنسبة الى «فون هايك»، تدخّل الدولة في الاقتصاد يمثّل الخطوة الأولى نحو العبوديّة، فحريّة الفرد لا تتحقّق الا حين يكون سيّد معاشه، وما أن تبدأ الدولة بالدّخول الى المجال الاقتصادي حتى تبدأ الحريّة بالتآكل وتصير السّلطة آمرةً على الناس، تسيّرهم وتتحكّم بشؤونهم. تركت حقبة الهيمنة الليبراليّة أوساطاً عريضةً من المثقّفين الغربيّين المخالفين في حالة غربة: كينزيّون، «يسار اوروبي»، ماركسيّون متخفّون، وهؤلاء لم يملكوا، في مرحلة أفول الاشتراكيّة وفكرها، الّا التربّص بالسّياسات النيوليبراليّة والتباكي بحنين على «الثلاثين العظيمة»، أي العقود الثلاثة التي تلت الحرب العالميّة الثانية، حين لم يكن هناك من تناقض أو ضرورة للاختيار بين الانفاق الاجتماعي للدولة، من ناحية، والنموّ الاقتصادي السّريع من جهة اخرى. هذه الفئة، تحديداً، هي أكثر من رحّب بكتاب بيكيتي.
منطق رأس المال
من ميّزات كتاب بيكيتي انّه بالامكان تلخيص صفحاته الطويلة في فقرةٍ واحدة، بل في المعادلة البسيطة التي صارت مشهورة بعد نشر الكتاب: r>g (سنعود اليها بعد قليل)، وهو يقدّم ايضاً «حلولاً» واضحة وعمليّة يمكن أن تترجم الى سياسات، ما يجعله عملاً مثاليّاً من جهة التأثير والانتشار بين النخب الحاكمة. معادلة (r>g) تقول باختصار انّه، بالمعنى البنيوي وعلى المدى البعيد، فإنّ العوائد على رؤوس الأموال (r) سوف تكون أعلى باستمرار من نسبة النّموّ في الاقتصاد (g)، أي أنّ الأرباح والفوائد التي يجنيها رأس المال المتراكم تفوق وتيرة توسّع الاقتصاد.
تاريخيّاً، يشرح بيكيتي أن لا يمكن أن يزيد معدّل النموّ «الحقيقي» (أي النمو في الانتاجية، تمييزاً عن النمو الناتج من زيادة عدد السكان) عن صفر الى واحد في المئة، الّا في حالاتٍ استثنائية لا تدوم الى الأبد، ومنها فترة «الثلاثين العظيمة»، حين كانت اوروبا تتعافى من تدمير قاعدتها الرأسمالية اثر الحربين العالميتين، أو مرحلة «لحاق» دولٍ نامية بالاقتصاديات المتقدمة كما يجري في الصين وغيرها حالياً. من جهةٍ اخرى، فإنّ العائد على الأصول الرأسمالية يتراوح (منذ القرن التاسع عشر) بين الثلاثة والخمسة في المئة. هذا التفاوت تنتج منه تداعياتٌ هائلة، فهو يعني أنّ حجم رأس المال في المجتمع وعائداته المتراكمة، سوف يتوسّعان باستمرار كنسبةٍ من الدّخل القومي، وعلى حساب المكوّن الآخر للناتج المحلّي، أي المداخيل والرّواتب المتأتّية عن العمل. اليوم، تتراوح نسبة الأصول الرأسماليّة الى النّاتج القومي (أي رأس المال، العام والخاص، الذي تراكم على مرور الزّمن، مقارنة بقيمة الناتج السّنوي للعمل والارباح) بين 4 و5 في البلدان الصناعيّة - بمعنى أنّ الحجم الاجمالي لرأس المال يوازي انتاج الاقتصاد المحلي لأربع أو خمس سنوات، وهي نسبة تقلّ كثيراً عن مثيلتها قبل الحرب العالمية الأولى.
اذا ما تُرك رأس المال على غاربه، يقول بيكيتي، فإنّنا سنعود الى حالةٍ تشبه اوروبا في القرن التاسع عشر واوائل القرن العشرين، حين أدّى تركّز راس المال وتضخّمه الى نشوء مجتمعٍ تعتاش أقليّةٌ فيه من الفوائد على الأصول الّتي جمعها أجدادها، وتصير الوسيلة الأساس للحظي بالثروة هي عبر الميراث والمصاهرة والشراكات والعلاقات الّتي تكفل ادخالك الى صفوف هذه النخبة الرأسماليّة (أي كلبنان اليوم تماماً)، فيما العمل، بمعنى المهنة والوظيفة والانتاج الفردي، لا يمكن أن يوصلك الى الثّراء مهما كان - فالرواتب تصبح جزءاً يسيراً من مجمل الاقتصاد. يستشهد بيكيتي للتدليل على هذه النّقطة بحوارٍ شهير في رواية «الأب غوريو» لـ«بلزاك» التي تجري أحداثها في فرنسا بعد نهاية العهد النابليوني، حيث يشرح احد الشخصيّات لبطل الرّواية «راستينيان»، الطالب الطّموح، انّه مهما برع في مجاله ونجح، وترقّى في المؤسّسة القانونيّة، فهو لن ينال في حياته دخلاً يوازي ما يؤمنّه الزواج من امرأة ارستقراطيّة صاحبة ميراث. في مجتمع كهذا، يحاجج بيكيتي، لا يوجد سببٌ للالتزام بالاخلاق، او للإيمان بقيمة العمل، هذا هو المجتمع القاسي الّذي خلقته الثورة الصّناعيّة في اوروبا، والذي لم ينتهِ الّا اثر الحربين الكونيّتين، حين دمّرت أغلب الأصول الرأسماليّة في القارّة وانخفضت - بشكلٍ استثنائي - حالة انعدام المساواة التي سادت المجتمع الصناعي منذ نشوئه.
يشخّص بيكيتي رحلة الرأسمال الأوروبي ونفوذه في القرن الماضي على انها عمليّة انحدارٍ، وصلت الى قعرها في الخمسينيات، تبعها صعودٌ مستمرّ في التراكم الرأسمالي حتّى اقتربنا اليوم، مجدداً، من نسبة الرأسمال -الى- الدخل التي كانت سائدة في أواخر القرن التاسع عشر (اكثر من 6 الى واحد). اطروحة بيكيتي هي أنّ التحدي الأساس الذي يواجه أي مجتمعٍ رأسمالي يتمثّل في كبح جماح هذه العمليّة، ومنع التضخّم الرأسمالي من أكل الأجور وخلق طائفة أقلوية من الأثرياء الذين تزداد ثرواتهم باستمرار وتتعزّز مع مرور الأجيال من دون بذل أي جهد. بل إنّ كثيرين من هؤلاء عمدوا - تاريخياً - الى شراء سندات الخزينة وتحصيل العوائد الآمنة على رساميلهم عبر اقراض الدولة، بمعنى انّهم يصيرون دائنين لعموم الشعب والمجتمع الذي يقتطع جزءاً مهماً من دخله لتمويل هذه الثروات الخاصة - وهذا قد يستمرّ الى ما لا نهاية. «السندات الروسية» التي كان الأثرياء الاوروبيون يشترونها بكثرة لم تنعتق منها الدولة الروسية حتى قيام الثورة البولشيفية والغاء الديون القيصرية، امّا بريطانيا، التي موّلت حروبها ضد نابليون بالدّين، فقد ظلّت تدفع نصف ميزانيتها فوائد للمكتتبين لأكثر من قرن (بين 1813 و1913) حتّى جرى تخفيض قيمة العملة وأكل التضخّم الدين العام (ومعه ثروات الأرستقراطيين). نموذج الأرستقراطي الذي لا يعمل ويكتفي بالاعتياش من عوائد ثروته العائلية كان سائداً ومعتاداً حتى اوائل القرن العشرين، وهو نمطٌ نجده بكثرة في الثقافة الشعبية والروايات التي كتبت في تلك المرحلة؛ تحلّلت هذه الطبقة مع انهيار قيمة الأصول الرأسمالية في فترة ما بين الحربين، وهي اليوم تعود الى الواجهة. التوفيق بين المعسكرات
ينتقد توماس بيكيتي، ككثير من المهتمين بالاقتصاد السياسي، عملية فصل الاقتصاد عن باقي العلوم الاجتماعية في العقود الأخيرة، اذ صار «علم الاقتصاد» مستقلّاً الى حدّ بعيد - في منطقه ومناهجه - عن العلوم الانسانية التي نشأ في كنفها، وأضحت منهجيته حسابية واحصائية خالصة الى درجة لا تسمح بربط العوامل الاقتصادية بالمجتمع والحياة المعاشة والنقد السياسي. على الرغم من أنّ بيكيتي يدعو إلى اعادة وصل ما انقطع بين الاقتصاد وباقي فروع الاكاديميا، الّا أنّ استنتاجاته الرئيسية في الكتاب تتبع كلّها منطقاً اقتصادوياً تقليدياً، فهي تتلخّص في علاقات احصائية لاحظها بيكيتي وعزلها عبر تحليله لبياناتٍ مالية تغطّي أكثر من قرنٍ من الزمن، ثمّ بنى اطروحته عليها (امّا اضافة اقتباساتٍ من روايات بلزاك وفولتير أو محاولة تبسيط المعادلات الاقتصادية حتى يفهمها الجمهور، فهي عناصر «تجميلية» أفادت الكتاب، ولكنّها لا تغيّر منطقه).
لهذا السّبب، ومن بين كلّ الملاحظات والتشكيكات التي كتبت في خصوص عمل بيكيتي الأخير، قد يكون نقد دايفيد هارفي للكتاب أكثرها تأثيراً، فهارفي يقول إنّ بيكيتي يحاول أن يثبت لنا، عبر الملاحظة الاحصائية، اموراً مثل ارتفاع معدّل الأرباح الرأسمالية عن معدّل النمو، وغيرها من «القوانين» التي توصّل اليها، ولكنّه لا يشرح لنا، على أي مستوى، العملية الاقتصادية الفعلية التي تولّد هذه الأنماط وتشكّلها (أي، بصيغة أخرى: كيف تخلق القيمة، ولماذا هذه القوانين هي كذلك اصلاً؟). ما يقترحه بيكيتي، أي فرض ضريبة على رأس المال تؤمّن التوازن على المدى البعيد، لا يعدو كونه حلّاً حسابياً نظريّاً لمشكلة حسابية، وهو لا يتضمّن نظرة اصلاحية - أو حتى تفسيرية - لحالة المجتمع الرأسمالي وديناميات العمل والانتاج فيه.
هنا يجب توضيح أنّ بيكيتي لا يطرح مشروعاً تغييرياً، ولا هو كمواطنيه باديو ورانسيير ينظر الى ما بعد النظام الرأسمالي أو الى بناء مجتمعٍ جديد، على العكس تماماً، فإنّ مشروع بيكيتي يتمركز حول «انقاذ» النّظام الرأسمالي القائم، وتأمين استمراريته، و«تشذيب» عوامل الخلل فيه. هذه النظرة التوفيقية هي ما جعل الكتاب شعبياً في أوساط واسعة، وبين المثقفين المحافظين والكتّاب القريبين من السلطة والمؤسسة الاقتصادية (كبول كروغمان وغيره، اللذين وجدوا في بيكيتي نقداً اصلاحياً «آمناً» للنظام الرأسمالي، ينبثق من قلب الثقافة السائدة ومصالحها، ولا يسعى الى تحديها).
النّقد الليبرالي للرأسمالية ليس نزعةً جديدة، وله رموزٌ ككارل بولاني انتقدوا النظام الرأسمالي بعنف بغية انقاذه من نفسه، وبولاني - منذ الأربعينيات - حذّر كتوماس بيكيتي من ترك السّوق على غاربها، واقترح حلولاً لا تختلف في طبيعتها عن كلام بيكيتي بمعنى تحويل الدولة الى العقل الواعي الذي يعقلن الرأسمالية ويلجم تطرّفاتها. على الرغم من أن بيكيتي قد اختار عنواناً مستوحاً من كتاب ماركس عن رأس المال، الّا انّه يبذل جهده حتى يوضح للقراء أنّه لم يقرأ ماركس ولا علاقة لآرائه بالماركسية، وهو يتكلّم عن الشيوعية من ضمن خطاب الحرب الباردة، فلا يذكرها الا كنظرية سندت الأنظمة التوتاليتارية والديكتاتورية. بل إنّ بيكيتي يسعى الى افهام المهتمين بالشأن الاقتصادي أنّ الصراع بين النيوليبرالية والكينزية لا أساس له، بل هو لا يعدو أن يكون «سوء تفاهم» سببه نقص المعلومات، وأن التوفيق بين هذه المعسكرات ممكنٌ عبر رؤيا جديدة للتاريخ الاقتصادي تقوم على الاحصاءات والسجلات التي اعتمدها بيكيتي.
مستقبل أوروبا وماضيها المكتوم
كلّ نصائح بيكيتي مفصّلة على قياس اوروبا (الغربية)، هموم الكتاب أوروبية، وحين يقترح ضريبةً على رأس المال، فهو يعترف بأنها غير قابلة للتطبيق حاليّاً الا ضمن المنظومة الأوروبية، ثمّ يفرد جزءاً طويلاً من الكتاب لتفصيل مقترحه وكيفية تطبيقه على مستوى الاتحاد. الوعد الذي يروّج له بيكيتي هو أنّ حالة التشاؤم والقنوط وشعور «الانحدار» الذي تعاني منه اوروبا، بعد أن ذهبت أيام الازدهار الاقتصادي والنمو السريع، يمكن الخروج منه عبر مجموعة من الاجراءات الضريبية. ولكنّ بيكيتي يتجاهل عاملين أساسيّين: أوّلاً، أنّ الانحدار الاقتصادي في اوروبا لا علاقة له، الى حدّ بعيد، بنمط الادارة الداخلي وثانياً، أنّ خلق تغييرٍ جذري في النظام الاوروبي من خلال نخبه التي صعدت اثر نهاية الحرب العالمية الثانية، أو حتى تأمين استمرارية النظام القائم، قد يكون - لأسباب تاريخية وموضوعية - هدفاً مستحيلاً. يعترف بيكيتي بأنّ أحد الأسباب الأساسية للتراجع الاقتصادي الأوروبي يتعلّق بحالة اللامساواة على الصعيد العالمي وتطوّرها، بمعنى أنّ اوروبا الغربية دخلت القرن العشرين وهي تسيطر على نسبةٍ ضخمة من الانتاج العالمي والاصول المالية والصناعية، وهي حالة لم يكن بالامكان الحفاظ عليها من دون الاستعمار المباشر، وهذه النسبة تتدنى باضطراد، مقلّصة المسافة بين دخل المواطن الاوروبي ونظيره الآسيوي، مثلاً، فيما بلدان العالم الثالث تتقدّم اقتصادياً وتلغي تدريجياً الامتيازات التاريخية التي راكمتها الدول المتقدمة.
يشرح بيكيتي هذه الدينامية في بداية الكتاب، ولكنّه يمرّ عليها بعجالة في فصلٍ قصير، يرتكب فيه عملية «غشٍّ» فاضحة: في تبيانه لانخفاض حصّة اوروبا من الدخل العالمي (وهو يستعمل في هذه المقارنات الدخل الفردي مقياساً) قرّر أن يجمع اوروبا الغربية مع اوروبا الشرقية كاقليمٍ واحد، واميركا الشمالية مع اميركا الجنوبية، خلال مقارنتهما ببلاد الجنوب، ما قلّل بشكلٍ كبير من وتيرة الانحدار الفعلية لدى دول الشمال - وهذا التقسيم الجغرافي البحت لا تبرير منطقياً له، ولا يمكن أن يستعمل في أي دراسة جيوسياسية. الّا أن بيكيتي يعود، بعد فصولٍ، ويورد الحصة الفعلية لأوروبا الغربية واليابان وشمال اميركا من الدخل العالمي: 57% من الناتج الكوني يذهب الى اقل من عُشر سكّان العالم، وهي نسبة لا يمكن أن تستمرّ ضمن أيّ منطقٍ اقتصادي، ناهيك عن تحقيق النموّ والتوسّع.
يقول بيكيتي مواربة، إنّ التأقلم مع هذه الوضعية الجديدة تشكّل التحدّي الرئيس أمام أوروبا اليوم. حتى نوضح الفارق بين الأمس القريب والحاضر، يكفي أن نذكّر بأنّه، عشية الحرب الكونية الأولى عام 1913، كانت اوروبا تمتلك ثلث الى نصف كلّ الأصول الرأسمالية في آسيا وافريقيا، وثلاثة أرباع الرأسمال الصناعي فيها (بحسب كتاب بيكيتي). عالم التفوّق الأوروبي هذا ينتهي شيئاً فشيئاً، اذ لم يعد هناك من مبرّر حتى يكون راتب المهندس الفرنسي ستة أضعاف نظيره الصيني، والاحتكارات التكنولوجية التي كانت الشركات الاوروبية تعتمد عليها لتحقيق الأرباح - من دون منافسة تقريباً - تكاد تذوي. لم يعد هناك الا مجالات محدودة تنفرد فيها الصناعات الغربية، محركات الطائرات مثلاً وبعض أجزاء صناعة الطاقة والآلات المتقدّمة. لهذه الأسباب، فإنّ اوروبا لن تعاني من جمودٍ في النمو فحسب، بل إنّ الامتياز الاقتصادي للمواطن الأوروبي نسبة الى باقي العالم سوف ينخفض تدريجياً مع تقارب المداخيل وصعود دول آسيا واميركا الجنوبية.
المشكلة الثانية في تحليل بيكيتي هي أنّ «التاريخ الاقتصادي» الذي يبني عليه سرديته يخفي تماماً التاريخ الحقيقي لنشوء المؤسسات السياسية التي تحكم اوروبا اليوم. مكمن الاحباط الاوروبي لا يقتصر على التطوّر الطبيعي لرأس المال، كما يوحي بيكيتي، بل مؤسسة سياسية أنشئت في اطارٍ معيّن ولغرضٍ محدّد، وهي قد تكون استنفدت رصيدها ولم تعد صالحة لادارة مجتمعات اوروبا الغربية في الاطار التاريخي الحالي.
بيكيتي، كأكاديمي يطرح حلولاً على صانعي السياسة، مجبرٌ بالالتزام بقدرٍ من التفاؤل، وهو لن يتمكّن من تحليل النّظام الأوروبي من منطلق انّه ديمقراطية ليبرالية في طور الانهيار والتحول باتّجاه الفاشيّة، مثلاً، ولكنّنا نحن نقدر على ذلك ولا مانع لدينا. المدرسة المؤسسية، عبر باحثين مثل اسبنغ-اندرسن وجون زايسمان وغيرهما، تشرح كيف قامت الحكومات في فرنسا والمانيا وايطاليا اثر الحرب العالمية الثانية كي تدير عملية اعادة الاعمار تحت الرعاية الأميركية. الحرب العالمية نزعت الشرعية عن كلّ القوى السياسية التي كان لها وجودٌ تاريخي وشعبية في هذه الدّول قبل الحرب، فصار اليمين الفرنسي التقليدي مذموماً بعد تعاونه مع النازيين، فيما اميركا تصرّ على منع الحزب الشيوعي من الوصول الى السلطة في أيّ مكانٍ باوروبا الغربية. النتيجة كانت تعيين «واجهات» سياسية جديدة، مثل ديغول وادناور، لم يكن لهم أحزاب وشعبية ليتولّوا الحكم رسمياً - بالاعتماد على جهاز الدولة القائم.
يشرح نورمان فينكلستين كيف أنّ الرّوس تشددوا في مجال اجتثاث النازية، فعُزل وحوكم وعوقب كلّ من كانت له علاقة بالحزب النازي في شرق اوروبا، بينما في الشطر الغربي تمّ التخلّص من القيادات وبقي مدراء الدولة والاقتصاد في مكانهم. حكم المانيا الغربية بعد الحرب زعماء النقابات نفسهم، مدراء الشركات نفسهم، وقادة البيروقراطية الذين أداروا المانيا النازية. وفي فرنسا لم يكن الوضع مختلفاً، فقد أفسح الفراغ السياسي المجال للبيروقراطية المكرّسة لتصير هي الحاكمة الفعلية في باريس. خرّيجو المدارس الفرنسية العليا (أي الكليات النخبوية) هم من صمموا الاقتصاد الفرنسي بعد الحرب، وهم من بنوا مدن فرنسا الكبرى، واعادوا الاعمار.
هذه الحكومات، والأحزاب الوسطية التي انبثقت عنها، ترأست فترة النموّ المتصاعد في الخمسينيات والستينيات وبناء دولة الرعاية. توماس بيكيتي ينتمي تحديداً الى هذه النّخبة: هو من خرّيجي هذه المدارس الكبرى، وهو يكتب لأناسٍ مثله، تدرّبوا منذ أيّام الجامعة كي يصيروا الكوادر الكبرى في الدولة والشركات، وأُقنعوا، منذ الصغر، بأنّهم الأذكياء واللامعين والأوصياء على المجتمع، وهو يريد أن يطمئنهم الى أنّ نظامهم له مستقبل واستمرارية، اذا ما «عدّلوا» بعض السياسات.
خاتمة
هل النّظام الحالي قابلٌ للإنقاذ؟ هنا السؤال الحقيقي. في أحد مقالاته عن السياسة الإسرائيلية، يصف الباحث الراحل إسرائيل شاحاك الطبقة الوسطى بأنّها الطبقة التي تخاف من كلّ شيء: تخاف من الأثرياء، تخاف من المعدمين، تخاف من الأجانب، وتخاف من الدول المنافسة. هي الطبقة المهووسة، على الدوام، بخطر الانحدار وخسارة مكتسباتها، بينما تجهد للالتحاق بالطبقة العليا. اوروبا اليوم هي «طبقة وسطى» على مستوى العالم، يحرّكها الخوف وهمّ الحفاظ على ما هو موجود، والطواقم الحاكمة، التي نجحت في زمن النمو والتوسّع الاقتصادي، لا تناسب عهد الانحدار.
انظروا اليهم، راقبوا قادة اوروبا اليوم الذين يمثلون «المؤسسة»: هل من انسانٍ فيه عقل يمكن أن يعتبر شخصاً كفرانسوا هولاند أو ساركوزي أو رويال، زعيماً يُقتدى وصاحب كاريزما؟ هؤلاء لا تعرف ان كانوا رؤساء أو موظفي بنك. في المقابل، الأحزاب اليمينية هي التي تتحرّر من ارث ماضيها الفاشي، وتلهب الخيال الشعبي من جديد، وتركّز على عناصر تمسّ الأوروبيين البيض وتؤثّر فيهم، وتعطيهم سردية متكاملة لتفسير مأزقهم الحالي: العداء للمهاجرين، لوم الأوربة والعولمة، الحمائية تجاه الهوية الوطنية، الخ...
اختفت المرتكزات الايديولوجية لدولة الرعاية في الستينيات، وصارت «التعددية الثقافية» - التي أمّنت اطاراً لاستقبال المهاجرين وانفتاح المجتمع على نفسه وعلى الآخر - سبّةً ومادّة للسخرية. وقد سبق هذه التحوّلات السياسية انقلابٌ في الثقافة السائدة، حتى أضحى أغلب من يعيش في اوروبا (ولو كانوا من أصولٍ أجنبية) يعترف، من غير نقاش، بـ»المشاكل» التي يسببها المهاجرون، والعبء الذي يشكلونه على الاقتصاد، ويشتكون من سلوكهم و«رفضهم» الاندماج، أي كلّ لازمات اليمين العنصري، ومن دون ايّة أرقام أو احصاءات أو دلائل حقيقية تتجاوز الملاحظة الفردية، فهذه النظرة الاحتقارية أضحت ثقافة يروّج لها التلفزيون والاعلام، وقلّما تجد مقاومة في المجتمع.
يخطىء بعض العرب حين يغالون في توصيف التظاهرات المعادية لاجراءات التقشّف في اسبانيا واليونان وغيرها كـ«هبّة شعبية يسارية»، بينما هي في العمق لا تعدو أن تكون مطالبةً شبه برجوازية بابقاء الامتيازات القائمة للأوروبيين على عدم معقوليتها ومنطقيتها، ولم يتنبه المراقبون إلى أن الكثير من هؤلاء المتظاهرين هم ممن صوّتوا، بعد الاحتجاجات، لأحزاب اليمين المتطرّف ووجدوا في خطابه صدىً لقلقهم. لا يكفي أن يسير الناس ضدّ حكوماتهم حتى تصير قضيتهم عادلة وتقدمية. البعض يعوّل على يسار اوروبي غير واضح المعالم ولا يملك ايديولوجيا أو تنظيماً، والبعض الآخر كبيكيتي يراهن على انقاذ النظام القائم، ولكن مستقبل اوروبا هو لليمين، وهذه فرضية لا تدعمها أرقام الانتخابات فحسب، بل واقع أنّ هذه الأحزاب هي التي تملك التنظيم والرؤيا والكاريزما: اوروبا الغد سوف تعود إلى ماضيها.
عامر محسن  (من أسرة «الأخبار»)
 
رأي
العدد ٢٣٩٨ الجمعة ١٩ أيلول ٢٠١٤
http://www.al-akhbar.com/node/215917

samedi 23 août 2014

De l'utopie numérique au choc social

Dans la "salle de bains connectée", la brosse à dents interactive lancée cette année par la société 'Oral-B' (filiale du groupe Procter & Gamble') tient assurément la vedette : elle interagit - sans fil - avec notre téléphone portable tandis que, sur l'écran, une application traque seconde par seconde la progression du brossage et indique les recoins de notre cavité buccale qui mériteraient davantage d'attention. Avons-nous brossé avec suffisamment de vigueur, passé le fil dentaire, gratté la langue, rincé le tout ?
Mais il y a mieux. Comme l'affiche fièrement le site qui lui est consacré (http://connectedtoothbrush.com), cette brosse à dents connectée "convertit les activités de brossage en un ensemble de données que vous pouvez afficher sous forme de graphiques ou partager avec des professionnels du secteur". Ce qu'il adviendra par la suite de ces données fait encore débat : en conserverons-nous l'usage exclusif ? Seront-elles captées par des dentistes professionnels ou vendues à des compagnies d'assurances ? Rejoindront-elles le flux des informations déjà enregistrées par Facebook et Google ?
La prise de conscience soudaine que les données personnelles enregistrées par le plus banal des appareils ménagers - de la brosse à dents aux toilettes "intelligentes" en passant par le réfrigérateur - pouvaient se transformer en or a soulevé une certaine réprobation vis-à-vis de la logique promue par les mastodontes de la Silicon Valley.
Ces entreprises collectent à grande échelle les traces laissées par les internautes sur les sites qu'ils fréquentent, les utilisent pour leur propre compte et les revendent aux annonceurs ou à d'autres sociétés. Elles engrangent ainsi des milliards de dollars, tandis que les utilisateurs - nous - accèdent simplement à quelques services gratuits. Face à ce constat émerge une critique bizarre, aux connotations populistes : contestons ces monopoles, clame-t-elle, et remplaçons-les par une multitude de petits entrepreneurs. Chacun de nous pourrait constituer son propre portefeuille de données et tirer bénéfice de leur commerce en vendant, par exemple, ses données de brossage à un fabricant de dentifrice, son génome à un laboratoire pharmaceutique, ou en révélant sa géolocalisation en échange d'une ristourne au restaurant du coin.
Des voix influentes, comme celles de l'essayiste et chef d'entreprise Jaron LANIER ou du chercheur en informatique Alex "Sandy" PENTLAND, célèbrent ce nouveau modèle.
Ces voix nous promettent un monde où la protection de la vie privée serait assurée :si l'on considère les données comme une propriété privée, alors un solide arsenal juridique et des technologies adéquates pourraient garantir qu'aucun tiers ne les pille. Mais elles nous font aussi miroiter un avenir de prospérité. Par quel miracle ? Celui de l' "Internet des objets", c'est-à-dire la prolifération d'appareils grâce auxquels nos moindres faits et gestes seront recensés, analysés et... monétisés. Quelque part, quelqu'un est disposé à payer pour savoir ce que nous chantons sous la douche. S'il ne s'est pas encore manifesté, c'est simplement parce qu'aucun capteur sonore connecté à Internet n'équipe notre salle de bains.
Les enjeux sont clairs. Si Google truffe notre maison de jolis capteurs intelligents fabriqués par sa filiale Nest, c'est Google, et pas nous, qui gagnera de l'argent lorsque nous chantonnerons . La stratégie du géant consiste à agréger des données provenant dune multitude de sources (voiture sans conducteur, lunettes connectées, courrier électronique) et à faire prendre l'efficacité du système de son ubiquité : pour en tirer le meilleur parti, nous devrions laisser ses services empiler, tel un gaz, les moindres recoins de notre quotidien. L'immensité du réservoir de données ainsi constitué le protège de toute concurrence, et les entreprises de moindre envergure l'ont bien compris. Dès lors, il ne leur reste qu'une option : répondre à l'appel de Pentland et de Lanier, et contrecarrer Google en exigeant que les données appartiennent par défaut aux utilisateurs, ou que ces derniers touchent au moins une  part des bénéfices.
Tandis que les Etats s'efforcent de gagner du temps par le haut, les start-up de la Silicon Valley, elles, proposent des solutions pour gagner du temps par le bas. Elles placent ainsi une foi inébranlable dans des services comme Uber (des particuliers convertissent leur voiture en taxi) et Airbnb (et leur appartement en hôtel), censés transformer des biens analogiques ringards en source de profits numériques et branchés. Objectif : assurer un complément de revenus à leur propriétaire. Comme l'explique M. Brian Chesky, le président-directeur général d'Airbnb, "le chômage et les inégalités sont au plus haut, mais nous sommes assis sur une mine d'or (...). Nous avons appris à créer nos propres contenus, mais nous pouvons désormais tous créer nos propres contenus, mais nous pouvons désormais tous créer notre propre emploi et, pourquoi pas, notre propre secteur d'activité".
Fidèle à son habitude, la Silicon Valley débobine ici la rhétorique communautaire de la contre-culture pour présenter Uber ou Airbnb comme les piliers de la nouvelle "économie de partage", horizon utopique rêvé par les anarchistes autant que par les libertariens, où désormais les individus traiteraient directement les uns avec les autres en court-circuitant les intermédiaires. Plus prosaïquement, il s'agit de remplacer des intermédiaires analogiques, comme des sociétés de taxis, par des intermédiaires numériques, comme Uber, entreprise financée par les anarchistes notoires de Goldman Sachs.
Les défenseurs de ce nouveau modèle justifient une telle précarité par des arguments dignes du théoricien libéral Friedrich Hayek. Les mécanismes autorégulateurs (c'est le marché qui atteste la qualité du chauffeur ou de l'hôte) étant plus efficaces que les lois, autant se débarrasser de lois. "Lorsque nous aurons construit des systèmes véritablement autocorrecteurs, assure le célèbre investisseur en capital-risque Fred Wilson, nous n'aurons plus besoin de régulateurs". Il suffit pour cela de saturer la société de boucles de rétroaction, c'est-à-dire d'évaluations qualitatives fournies en continu par les acteurs du marché : les avis et les commentaires des utilisateurs.
La numérisation de la vie quotidienne combinée à l'avidité déchaînée par la financiarisation laisse présager la transformation de toute chose - notre génome comme notre chambre à coucher - en bien productif. Pionnière de la "génomique personnalisée", Mme Esther Dyson, actionnaire principale de la société 23andMe, compare sa société à un "distributeur automatique qui vous donne accès aux richesses enfouies dans vos gènes". Voilà donc l'avenir que nous promet la Silicon Valley : un nombre suffisant de capteurs connectés à Internet changera nos vies en distributeurs géants de billets.
Tôt ou tard, on percevra les réfractaires au salut par "l'économie de partage" comme des saboteurs de l'économie, et la rétention de données comme un gaspillage injustifiable de ressources susceptibles de contribuer à la croissance. Ne pas "partager" sera aussi honteux que de refuser de travailler, d'économiser ou de rembourser ses dettes, la morale recouvrant là encore d'un vernis de légitimité une forme d'exploitation.
Il n'est guère surprenant que les catégories sociales écrasées par le fardeau de l'austérité commencent à convertir leur cuisine en restaurant, leur voiture en taxi et leurs données personnelles en actif financier. Que peuvent-elles faire d'autre? Pour la Silicon Valley, nous assistons là au triomphe de l'esprit d'entreprise, grâce au développement spontané d'une technologie détachée de tout contexte historique, et notamment de la crise financière. En réalité, ce désir d'entreprendre est aussi joyeux que celui des désespérés du monde entier qui, pour payer leur loyer, en viennent à se prostituer ou à vendre des organes. Les Etats tentent parfois d'endiguer ces dérives, mais il leur faut équilibrer le budget. Alors, autant laisser Uber et Airbnb exploiter la "mine d'or" comme bon leur semble. Cette attitude conciliante présente le double avantage d'augmenter les rentrées fiscales et d'aider les citoyens ordinaires à boucler leurs fins de mois.
Evgeny Morozov
"De l'utopie numérique au choc social"
Le Monde Diplomatique
Août 2014, p. 12

lundi 28 juillet 2014

Jean-Luc Mélenchon : Le temps du blues

Un moment de doute ou de fatigue, un ras-le-bol de plus... Comme Mélenchon cette semaine, la tentation du retrait peut aussi toucher les politiques. Certain(e)s l'ont fait, sans regrets.

EDITORIAL ---- ALEXANDRA SCHWARTZBROD
Solitude
En cette période d'actualité tragiquement chargée, le soudain coup de blues de Jean-Luc Mélenchon peut paraître anecdotique, voire surinterprété (après tout, cet homme a peut-être simplement besoin de vacances). Sauf qu'il fait écho à d'autres burn out, comme on dit aujourd'hui (on se souvient de Dominique Voynet balançant dans ces colonnes ce qu'elle avait sur le cœur avant de jeter l'éponge à Montreuil), et qu'il en dit beaucoup sur un monde qui fascine autant qu'il révulse. Ce monde est brutal, on le sait, il faut une constitution de fer mêlée à un mental d'acier pour y résister. Et il arrive que même les plus aguerris craquent ce qui, au fond, est plutôt une bonne chose. La femme ou l'homme politique ne serait donc pas cette machine animée par le seul goût du pouvoir, le ou la voilà soudain humanisé(e) ce qui, en ces temps de décrédibilisation et de démonétisation de la parole politique, redonne un peu d'espoir. Accessoirement, ces coups de blues arrivent rarement à des individus au faîte de leur gloire, ils sont la traduction d'un échec parfois, d'une désillusion souvent, d'une solitude clairement, ils en disent donc long sur la personne concernée, a fortiori sur son parti. "La dépression est une quintessence de la solitude dans ce qu'elle a de plus cruel", a écrit un jour le romancier Tahar Ben Jelloun.
ANALYSE ---- JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
Halte las !
Usés par des batailles dans un univers médiatique toujours plus violent, certains élus décrochent subitement, écornant le mythe français du politique insubmersible.
Entre les clash, les claques et les couacs, être une femme ou un homme politique n'a souvent rien d'une sinécure. Défiance de plus en plus aiguë de la part des citoyens, sentiment d'impuissance (partagé par les Français) à changer, non pas la vie, mais au moins le quotidien, accélération du rythme médiatique jusqu'au tournis généralisé... Tout cela alimente, sur fond de crise idéologique majeure où les haines personnelles prennent de plus en plus le pas sur les orientations politiques, une forme de désespérance collective chez les politiques les plus lucides. Et quelques burn out. L'homo politicus est fatigué. Et l'adage selon lequel celui-ci ne meurt jamais, se relève de tout, repart encore et encore au combat électoral auréolé de ses traversées du désert ou des scalps de ses adversaires, a (un peu) vécu.
Certains ont besoin de faire une pause, d'autres disent carrément stop et suscitent alors la sidération. Dans la première catégorie, Jean-Luc Mélenchon, homme de tempérament autant que de convictions, a fait savoir cette semaine qu'il souhaitait prendre du recul, ralentir, s'extraire de la nasse. Constatant l'échec du Front de gauche depuis la présidentielle de 2012 mais, surtout, tirant les conséquences de sa nausée à l'égard du monde politique.
Un coup de cafard dont la gestation a été publique sur le blog de l'ex-candidat à la présidentielle, personnage à fleur de peau, politique surinvesti. Qui revendique de parler avec ses tripes et qui ne s'embrasse pas de fausse pudeur pour mettre parfois ses failles sur la table. Comme un cri, mais aussi comme un objet de débat.
Le mal est profond. Et ce type d'aveu, assez rare. Aveu de faiblesse à l'aune des codes d'une vie politique française où les carrières se mènent au long cours, sur plusieurs décennies, avec la croyance de tournoyer sur un manège dont il ne faut descendre sous aucun prétexte, sauf à risquer d'y perdre définitivement sa place? Ou aveu d'humanité, d'abord, de la part de responsables publics largement tombés de leur piédestal et pris dans une spirale institutionnelle et médiatique au rythme infernal.
Il y a maintenant quelques décennies, François Mitterrand a été un président malade du cancer des années durant. Aujourd'hui Jean-Louis Borloo n'hésite pas à lâcher tous ses mandats pour se soigner après une forte pneumonie. Plus ou moins durablement - et sincèrement parfois -, certains affirment décrocher par lassitude, d'autrespar blessure égotique ("puisque vous ne voulez pas de moi..."), mais d'une manière générale, tous sont usés par les mœurs du milieu, les désillusions et les couleuvres avalées.
Dans un autre registre, Carla Bruni-Sarkozy s'était émue au printemps 2012 du surmenage guettant son mari : "Il a un sens du devoir, Nicolas, inimaginable. Il n'arrête jamais. Il travaille tout le temps, il travaille vingt heures par jour. J'ai peur... heu... qu'il meure !" Mais quand "Nicolas" a dit qu'il quittait la vie politique après sa défaite en 2012, l'affirmation avait tout du serment d'ivrogne - l'intéressé étant le premier à reconnaître sa profonde addiction. L'hospitalisation de François Bayrou à l'hiver 2010 pour "surmenage" n'a en rien entravé sa vocation présidentielle. Jospin, Villiers et Léotard, ou plus récemment Voynet et Cohn-Bendit, ont, eux, bel et bien raccroché. Comme en son temps Dominique Baudis, décédé cette année. Certains sont même passés à tout autre chose, tels Eric Besson ou l'animatrice télé Roselyne Bachelot.
Sans tout envoyer valser, même Christiane Taubira et Cécile Duflot, deux guerrières de la politique, ont fait part de leur spleen. Sur Canal +, la ministre de la Justice a revendiqué à raison le "droit d'avoir des coups de blues", elle qui, depuis plus de deux ans, est la cible privilégiée de la droite dans son ensemble et de sa frange la plus réactionnaire et virulente en particulier. Certains épisodes racistes ont été d'une violence inouïe. Mais tenir envers et contre tout fait aussi partie de son combat politique. Sur Twitter, l'ex-ministre écologiste du Logement a, à un autre degré, fait part de son ras-le-bol : "Si je ne savais pas la sincérité et l'engagement de milliers de militants, la situation actuelle me dégoûterait durablement de la politique", a-t-elle écrit il y a peu après son retour à l'Assemblée. Évoquant par ailleurs le "blues de la femme politique écolo qui dans un déjeuner de presse voit les stylos se poser quand elle aborde ces sujets". Le genre de scène qui, les bons jours, donne un coup de cafard, et le reste du temps, l'envie de tout plaquer.
Libération,
N°10324,
Samedi 26 et Dimanche 27 juillet 2014, pp. 2-6