dimanche 8 mars 2015

Géopolitique de l'espionnage

En dévoilant il y a un an et demi la machine de surveillance mise en place par les services de renseignement américains, l'affaire Snowden a démontré le peu de respect de l'administration de M. Barack Obama pour la vie privée. Mais sa portée est bien plus vaste : elle révèle les rapports de pouvoir à l'échelle mondiale et les mutations du capitalisme numérique.
[...] Depuis 1948, l'accord "United Kingdom - United States Communications Intelligence Agreement" (Ukusa) constitue le cœur des programmes de surveillance des communications mondiales. Dans ce traité, les Etats-Unis sont nommés "partie première" (first party) et la NSA est spécifiquement reconnue comme la "partie principale" (dominant party). Le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande représentent les "parties secondaires" (second parties). Chacun de ces pays, outre qu'il s'engage à assurer la surveillance des communications dans une région donnée, à partager ses infrastructures avec les Etats-Unis et à mener des opérations communes avec eux, peut accéder aux renseignements collectés selon des modalités fixées par Washington [Cf. Jeffrey T. Richelson et Desmond Ball, The Ties That Bind : Intelligence Cooperation Between the Ukusa Countries, Allen & Unwin, Boston, 1985, et Jeffrey T. Richelson, The US Intelligence Community, Westview, Boulder, 2008. Lire Philippe Rivière, "Le système Echelon", Le Monde diplomatique, juillet 1999].
Les pays de l'Ukusa - les five eyes ("cinq yeux"), comme on les appelle parfois - collaboraient dans le cadre de la guerre froide. L'Union soviétique représentait le principal adversaire. Mais, face aux avancées des mouvements anticoloniaux, anti-impérialistes et même anticapitalistes en Asie, en Afrique et en Amérique latine, les Etats-Unis ont étendu leurs capacités de collecte de renseignement à l'échelle mondiale. Les alliances ayant fondé ce système dépassent donc largement le cercle des premiers signataires. Par exemple, à l'est et à l'ouest de l'Union soviétique, le Japon et l'Allemagne comptent parmi les "parties tierces" (third parties) du traité. On notera que, à la suite des révélations de M. Snowden, Mme Merkel a demandé aux Etats-Unis de partager les renseignements dont ils disposent avec l'Allemagne, selon des conditions similaires à celles dont bénéficient les "parties secondaires". L'administration Obama lui a opposé une fin de non-recevoir.
[...] La collecte, massive et concertée, de données par les grandes entreprises n'est pas un fait naturel. Il a fallu la rendre possible, notamment en transformant l'architecture initiale d'Internet. Dans les années 1990, alors que le World Wide Web commençait tout juste à s'immiscer dans la vie sociale et culturelle, les entreprises informatiques et les publicitaires ont fait du lobbying auprès de l'administration Clinton pour réduire la protection de la vie privée au strict minimum. Ainsi, ils ont pu modifier le Net de façon à surveiller ses utilisateurs à des fins commerciales. Rejetant les initiatives de protection des données, fussent-elles timides, réseaux sociaux, moteurs de recherche, fournisseurs d'accès et publicitaires continuent d'exiger une intégration plus poussée de la surveillance commerciale à Internet - c'est la raison pour laquelle ils promeuvent le passage à l'informatique "en nuage" (cloud service computing). Quelques milliers d'entreprises géantes ont acquis le pouvoir d'accaparer les informations de la population du monde entier, du berceau à la tombe, à toute heure de la journée. Comme l'explique le chercheur Evgeny Morozov, les stratégies de profit de ces entreprises reposent explicitement sur les données de leurs utilisateurs. Elles constituent, selon les mots du fondateur de WikiLeaks, M. Julian Assange, des "moteurs de surveillance" [Lire Evgeny Morozov, "De l'utopie numérique au choc social", Le Monde diplomatique, août 2014. Cf. Jukian Assange, Cyberpunks : Freedom and the Future of the Internet, OR Books, New York, 2012].
Ces stratégies de profit deviennent la base du développement du capitalisme numérique. La dynamique d'appropriation des données personnelles électroniques se renforce puissamment sous l'effet d'une double pression, économique et politique. Pour cette raison même, elle s'expose à une double vulnérabilité, mise en lumière par les révélations de M. Snowden.
[...] Le rejet de la domination des intérêts économiques et étatiques américains sur le capitalisme numérique n'est pas seulement perceptible dans les sondages d'opinion. Pour ceux qui cherchent depuis longtemps à croiser le fer avec les compagnies américaines, les révélations de M. Snowden constituent une aubaine inespérée. En témoigne l'extraordinaire "Lettre ouverte à Eric Schmidt" (président-directeur général de Google) écrite par l'un  des plus gros éditeurs européens, M. Mathias Döpfner, du groupe Axel Springer. Il y accuse Google, qui détient 60% du marché de la publicité en ligne en Allemagne, de vouloir devenir un "super-Etat numérique" n'ayant plus de comptes à rendre à personne. En expliquant que l'Europe reste une force "sclérosée" dans ce domaine essentiel, M. Döpfner cherche bien sûr à promouvoir les intérêts des entreprises allemandes (Frankfurter Allgemeine Feuilleton, 17 avril 2004).
La stagnation chronique de l'économie mondiale exacerbe encore la bataille menée par les grandes entreprises et l'Etat pour accaparer les profits. D'un côté, les fournisseurs d'accès à Internet et les grandes entreprises forment la garde prétorienne d'un capitalisme numérique centré sur les Etats-Unis. A elle seule, la société Microsoft utilise plus d'un million d'ordinateurs dans plus de quarante pays pour fournir ses services à partir d'une centaine de centres de données. Android et IOS, les systèmes d'exploitation respectifs de Google et d'Apple, équipaient à eux deux 96%  des smartphones vendus dans le monde au deuxième trimestre 2014. De l'autre côté, l'Europe affiche de piètres performances : elle ne domine plus le marché des téléphones portables, et Galileo, son projet de géolocalisation par satellite, connaît de nombreux déboires et retards.
[...] En mai 2014, le président-directeur général de l'équipementier informatique Cisco a par exemple écrit au président Obama pour l'avertir du fait que le scandale de la NSA minait "la confiance dans notre industrie et dans la capacité des sociétés technologiques à vendre leurs produits dans le monde" (Financial Times, 19 mai 2014).
Pour les entreprises informatiques, la menace provenant du monde politique se précise. Certains Etats, invoquant les révélations de M. Snowden, réorientent leur politique économique. Le Brésil et l'Allemagne envisagent la possibilité de n'autoriser que les fournisseurs nationaux à conserver les données de leurs citoyens - une mesure déjà en vigueur en Russie. En juin dernier, le gouvernement allemand a mis un terme au contrat qui l'unissait de longue date à la compagnie américaine Verizon, au profit de Deutsche Telekom. Un dirigeant chrétien-démocrate a déclaré pour sa part que le personnel politique et diplomatique allemand ferait mieux de revenir à la machine à écrire pour tous les documents sensibles. Le Brésil et l'Union européenne, qui prévoient de construire un nouveau réseau de télécommunications sous-marin pour que leurs communications intercontinentales n'aient plus à dépendre des infrastructures américaines, ont confié cette tâche à des entreprises brésilienne et espagnole. De la même façon, Brasilia a évoqué l'abandon d'Outlook, le service de messagerie de Microsoft, au profit d'un système utilisant des centres de données implantés sur son territoire.
Cet automne, les représailles économiques contre les entreprises informatiques américaines se poursuivent. L'Allemagne a interdit l'application de partage de taxis Uber ; en Chine, le gouvernement a expliqué que les équipements et services informatiques américains représentaient une menace pour la sécurité nationale et demandé aux entreprises d'Etat de ne plus y recourir.
[...] Selon ses dires, M. Snowden espérait que ses révélations "seraient un appui nécessaire pour batîr un Internet plus égalitaire" [Glenn Greenwald, Nulle part où se cacher, JC Lattès, Paris, 2014]. Il voulait non seulement déclencher un débat sur la surveillance et le droit à la vie privée, mais aussi influencer la controverse sur les déséquilibres inhérents à l'infrastructure d'Internet.
Dans sa construction même, Internet a toujours avantagé les Etats-Unis. Une opposition, internationale mais sporadique, s'est fait entendre dès les années 1990. Elle s'est intensifiée entre 2003 et 2005, lors des sommets mondiaux sur la société de l'information, puis de nouveau en 2012, lors d'une rencontre multilatérale organisée par l'Union internationale des télécommunications. Les révélations de M. Snowden exacerbent ce conflit sur la "gouvernance mondiale d'Internet" [Lire "Qui gouvernera Internet ?", Le Monde diplolmatique, février 2013]. Elles affaiblissent la "capacité de Washington à orienter le débat sur l'avenir d'Internet", explique Financial Times, citant un ancien responsable du gouvernement américain pour qui "les Etats-Unis n'ont plus l'autorité morale leur permettant de parler d'un Internet libre et ouvert" (21 avril 2014).
Après que la présidente Rousseff eut condamné les infractions commises par la NSA devant l'Assemblée générale de l'ONU en septembre 2013, le Brésil a annoncé la tenue d'une rencontre internationale pour examiner les politiques institutionnelles définies par les Etats-Unis concernant Internet : le "NET-mundial, réunion multipartite mondiale sur la gouvernance d'Internet", s'est tenu à São Palo en avril 2014 et a réuni pas moins de cent quatre-vingts participants, des représentants de gouvernements, des entreprises et des associations.
Les Etats-Unis ont tenté de contrecarrer cette initiative : quelques semaines avant le rassemblement, ils ont promis, non sans poser plusieurs conditions importantes, d'abandonner leur rôle de supervision formelle de l'Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann), l'organisme qui administre certaines des fonctions vitales du réseau. L'opération a réussi. A l'issue du NETmundial, la Software and Infirmation Industry Association (SIIA), établie aux Etats-Unis, s'est félicitée : "Les propos tenus sur la surveillance sont restés mesurés", et "cette rencontre n'a pas donné la part belle à ceux qui privilégient un contrôle intergouvernemental d'Internet, c'est-à-dire placé sous l'égide des Nations unies" [Carl Shonander, "SIIA welcomes outcome if NETmundial global multistakeholder meeting", 25 avril 2014, www.siia.net].
[...] A la suite du NETmundial, le groupe des 77 plus la Chine a appelé les entités intergouvernementales à "discuter et examiner l'usage des technologies de l'information et de la communication pour s'assurer de leur entière conformité au droit international" ["Declaration of Santa Cruz : For a new world order for living well", 17 juin 2014. Créé en 1964, le groupe des 77 réunit au sein de l'Organisation des Nations unies des pays en développement soucieux de promouvoir des intérêts économico-diplomatiques communs], et exigé que soit mis un terme à la surveillance de masse extraterritoriale.
Ainsi, le conflit structurel sur la forme et la domination du capitalisme numérique s'accentue. Bien que la coalition disparate liguée contre le pouvoir et les grandes entreprises de la Silicon Valley ait pris une certaine ampleur, ces derniers restent déterminés à préserver leur hégémonie mondiale. Selon M. Kissinger, avocat notoire de la suprématie des Etats-Unis, les Américains doivent se demander : que cherchons-nous à empêcher, quel qu'en soit le prix, et tout seuls si nécessaire? Que devons-nous chercher à accomplir, fût-ce en dehors de tout cadre multilatéral? Fort heureusement, les Etats, les multinationales et leurs zélateurs ne constituent pas les seuls acteurs politiques. Soyons reconnaissants à M. Snowden de nous l'avoir rappelé.
Dan SCHILLER*
Géopolitique de l'espionnage,
Le Monde diplomatique,
N°728, Novembre 2014


*Auteur de Digital Depression. Information Technology and Economic Crisis, University of Illionois Press, Urbana, 2014.



dimanche 1 mars 2015

الوهابية: الأداة الأيديولوجية لإمبريالية القرن 21

في كل مرحلة من مراحل الامبريالية، أيديولوجيا حاكمة أو أداة أيديولوجية حاكمة؛ فمن ادعاء المسؤولية الغربية إزاء تمكين الأمم من «التحضّر» في عصر الاستعمار الكولونيالي، إلى النازية والفاشية اللتين حاولت أقسام من الامبريالية، بواسطتهما، تجاوز أزمة الرأسمالية واستعباد الشعوب، إلى معاداة الشيوعية باسم «الحرية» في عصر الحرب الباردة، إلى اقتصاد السوق المعولَم والنيوليبرالية المعادية للدول الوطنية، ودورها الاقتصادي الاجتماعي، في فترة القطب الواحد.
العنصر الأيديولوجي الأساسي في الرؤية الأميركية ــــ الغربية الجديدة نحو العالم، تبلور في منظومة ما بعد الحداثة، أو، للدقة، المنظومة المضادة للحداثة؛ فإذا كانت قيم الحداثة تقوم على الانتاج والعقلانية والإنسانية والموضوعية العلمية والدولة الوطنية ــــ القومية الخ؛ فإن فكر ما بعد الحداثة، يقوم على مركزية الأدوات المالية المصرفية ــــ العقارية ــــ الطاقويّة، واللا ــــ عقل، وتسخيف القيم الإنسانية، واعتبار الموضوعية، زائفة، ونفي المعايير البينية، وتفكيك الدول القومية.
في مواجهة هذا المسار الأيديولوجي، بدأت تتحرك دول قومية تستعيد قيم الحداثة، كما في روسيا ودول أخرى صاعدة، ذات توجهات حداثية. هذا التحدي، يختلف، نوعيا، عن التحدي الشيوعي؛ فهو يندرج في سياق التنافس الاقتصادي، ويشق الرأسمالية العالمية نفسها، ويدفع صوب نماذج رأسمالية قومية جديدة، ووسائل توسّع غير استعمارية. فالصين، توسعت عالميا من دون أن يتحرك جيشها خارج الحدود. وترفع روسيا راية القومية والدولة في عصر العولمة الغربية القائمة على اخضاع العالم، كليا، لنموذج اقتصادي اجتماعي ثقافي واحد، هو النموذج الأميركي. ويستعيد الروس، كأيديولوجيا، قيم الحداثة، وفي مقدمها الاحتكام إلى الشرعية الدولية.
في العقد الأخير من الحرب الباردة، كانت الولايات المتحدة، قد لجأت إلى الاسلام الوهّابي ــــ بتجلياته الاخوانية والتكفيرية الإرهابية ــــ للقيام بمعركتها النهائية مع السوفييت في أفغانستان؛ وحين سقط الاتحاد السوفياتي ومنظومته العالمية، وبدأت مرحلة القطب الواحد والنيوليبرالية المنفلتة، وجدت واشنطن أنه آن الأوان، لوضع سلاح الاسلام الوهابي في الأدراج، والشروع ــــ تحت تأثير المحافظين الجدد ـــــ بالتخلص من «عقدة فيتنام»، وإرسال الجيش الأميركي للقيام بمهمات الحرب، آمنا من توازن الرعب السابق مع موسكو؛ غير أن هذه التجربة، انتهت بتشكُّل «عقدة العراق». هنا، بدأ التفكير، مجددا، باستخدام الأدوات الوهابية، مرةً أخرى؛ فجرى اضعاف واغراق المقاومة العراقية ــــ ذات المثابرة والكثافة النارية غير المسبوقة ــــ في الحرب الأهلية المذهبية، والتمكين لانتشار ميليشيا «القاعدة» التي حولت الصراع في العراق، من مقاومة الاحتلال إلى مقاومة المكوّنين الشيعي والمسيحي. وقع هذا الخيار في العراق، في العام 2005، متزامنا مع تحشيد مذهبي «ليبرالي» في لبنان وسوريا، انفجر في اغتيال رفيق الحريري، المنسق العام للانقلاب الأميركي ــــ السعودي ــــ المذهبي في البلدين.
لم ينجح المشروع الأميركي في لبنان وسوريا، لكنه نجح، جزئيا، في العراق الذي، مع ذلك، استطاع أن يحول الحرب الأهلية من مستوى التوتر العالي إلى حرب من المستوى المنخفض.
بدأ التحضير للتغيير الايديولوجي نحو اعتماد الوهّابية كأداة أيديولوجية للامبريالية في عصر ما بعد الحداثة، منذ، وبانتخاب، باراك أوباما (المسلم السابق، الأسمر البشرة) رئيسا للولايات المتحدة، العام 2009؛ بدأ بخطاب ودي استرضائي نحو الإسلام والمسلمين بعامة، وأوقف «الحرب على الإرهاب»، وبدأت إدارته حوارا مع الإخوان المسلمين، تُوّج، في العام 2010، بتفاهم استراتيجي، سبق ما سُمّي «الربيع العربي»؛ مرحلة قصيرة من التفكيك، يتلوها سيطرة الإخوان المسلمين على مفاصل المنطقة. ولعبت كل من تركيا وقطر، الدور الرئيسي في تفعيل هذا المسار.
بصمود سوريا، والتحامها مع المقاومة في لبنان، وقيام تحالف روسي ــــ ايراني لدعم دمشق والتصدي لمنتجات «الربيع» الأسود، ونجاة مصر من حكم الاخوان، واستمرار الحراك في البحرين، وانبثاق قوة الحوثيين في اليمن؛ بكلّ ذلك وسواه من مظاهر نشوء جدار مضاد للإمبريالية، ذهبت واشنطن نحو الخيار الوهّابي الإرهابي حتى منتهاه؛ لقد أظهرت أزمة أوكرانيا، ضعف الفاشية في أوروبا، بينما محدودية عديد اليهود في العالم، والطابع الاثني الضيّق للدين اليهودي، وعزلة إسرائيل، تجعل الفاشية الصهيونية خارج المنافسة؛ أما المسيحية، فمن الواضح أنها تعلمنتْ، نهائيا.
الاسلام الوهّابي الحركي، بكل أشكاله السياسية والإرهابية المتداخلة، يسمح للإمبريالية (1) بتحشيد دول ومليشيات، وراءها، في الإشعال المستمر للحروب الأهلية العربية، (2) وبشن العدوان على البلدان العربية المركزية (العراق، سوريا، مصر) بواسطة الميليشيات المدارة مباشرة أو عبر تركيا ــــ السعودية ــــ قطر، (3) تهديد روسيا وايران وحتى الصين بالإرهاب؛ (4) وبالمقابل، فإن اعتماد الأيديولوجية الوهّابية بالمقلوب، يسمح للإمبريالية، بالتحكم بالشعوب الغربية، واخضاعها للإسلاموفوبيا.

ناهض حتر
سياسة
العدد ٢٥٢٩ الجمعة ٢٧ شباط/فبراير ٢٠١٥

mardi 6 janvier 2015

الباجي قائد السبسي : عندما ينقلب "رجل العائلة" على "رجل السياسة"

 حين يراهن المتسابقون إلى كرسي الحكم على حصان عجوز فعليهم أن ينتظروا كبواته وحرونه و سوء تصرّفه. وقديما قيل يغلب الطبع التطبّع. حصاننا العجوز تمرّس بالسياسة في مدرستها الديكتاتورية المشخصنة، في بلاط الزعيم الأوحد رئيس الحزب الأوحد صاحب الرأي الأوحد "المتوحّد" (autiste). كان على جميع الخيول الجامحة أن تشكم نفسها في انتظار الفرصة المناسبة، الّتي تأخّرت بالنسبة للباجي قائد السبسي وانتظرت طويلا، حتّى ولّت ديكتاتوريّة بورقيبة وولّت بعدها ديكتاتوريّة بن علي.
في خضمّ تقلّبات السياسة، أتقن الباجي التقلّب معها وركوب صهوات أمواجها، كمحترف سياسة حقيقي. ساند سياسة التعاضد حين كانت موجة التعاضد هي الطاغية بفرمان بورقيبيّ، وانقلب عليها حين بدأ نجمها في الأفول. وكذلك الحال مع أحداث جانفي 78 الّتي كادت تعصف بعرش الرجل العجوز خلال مواجهته مع اتّحاد الشغل، خرج عن طاعة السلطان برهة لحين هدوء الجوّ ثمّ عاد إلى حظيرته ما إن استقرّت الأمور.
وكسبّاح محترف وسمكة تعرف جيّدا مياه الحكم، تنقّل الباجي بين مختلف درجات الملوحة من الداخليّة الّتي أمسكها في فترة التصفيات الجسديّة لليوسفيّين إلى الدفاع مرورا بالخارجيّة، وصولا إلى قبّة باردو الّتي دخلها دخول المؤلّفة قلوبهم رئيسا لبرلمان بن علي المنقلب على "الزعيم".
طوال سنوات خلت، احتفظ الباجي قايد السبسي - كسمكة محنّكة تدرك أنّ التّيّار لا يناسب السّباحة - بخاصيّة الكمون والسبات الشتوي الّذي طال به بعيد سقوط رأس النظام وتصدّع أركانه, أُخْرِجَ الباجي من الثلاّجة القطبيّة وأُعيدت له الحياة ليقدّم للتونسيّين كضامن لاستمرار الدولة، وشخصيّة وطنيذة من جيل الآباء المؤسّسين قادر على إنقاذ السفينة بما عليها ومن عليها.
لن نتوقّف طويلا عند مرحلة حكمه ولا ظروف نشأة حزبه. فالأهمّ هو الملاحظة أنّ هذا الحزب بني حول شخصيّة الرجل القويّ، مستعيرا الهيئة البورقيبيذة حتّى على مستوى النّظارات والحركات وأسلوب الخطاب. لقد نجح الباجي قايد السبسي في تحويل الإرث البورقيبي إلى أصل تجاري احتكره وانتصب فيه فوضويّا وزيّن جدرانه وواجهته بصورته الّتي جعل الخداع الضوئي منها مشابهة للأصل البورقيبي. وكما سبق "للزعيم" أن حوّل الحزب إلى أوليغارشيا عائليّة من خلال هيمنة زوجته وابنة أخته على دواليب القرار السياسي، فإنّ الباجي لم يشذّ عن القاعدة وهو يفرض ابنه الخالي الوفاض من التجربة السياسيّة أو الفكريّة على الحزب. فرضه على رأس أهمّ قائمة انتخابيّة كما هو معلن، لكنّه سلّطه كذلك على مسار تشكيل القوائم الإنتخابيّة، ليطغى الولاء والبراء في النداء، وليستعيد الحزب شكله الأصلي الّذي أراده له بانيه منذ البداية.
كثيرون من المثقّفين التونسيّين ومن السياسيّين اليساريّين والديمقراطيّين، تعلّقوا بقشّة السبسي في مواجهة طوفان الإسلاميّين طامعين في النجاة من الغرق، محاولين بناء قطب لكسر الإستقطاب الأحادي للنهضة. كثيرون آمنوا أنّ المعركة اليوم تدور حول آخر مربّعات الدولة المدنيّة الّتي تضرب جذورها في التاريخ الحديث لتونس وتعود أصولها لما قبل الإستقلال، معتقدين عن وجاهة أنّ هذه الأصول والأسس مهدّدة بالتقويض. هؤلاء الّذين التفّوا حول الباجي التفاف الفراخ المذعورة حول الدجاجة، لم يظنّوا لحظة أنّ طبعه السياسي الّذي نُحِتَ على يدي مايكل أنجلو الديكتاتوريّات سيبرز للعيان عند أوّل عمليّة نفض غبار وأوّل مفترق طرق. فوجئ هؤلاء وغيرهم من المراهنين على شيخ النداء أنّه استعاد عاداته القديمة، ليس فقط بتسليط ابنه على الحزب، وإنّما باستعادة اللاّعبين القدامى الّذين ركنتهم الثورة على الرّفّ.
فجأة طفحت كبُذُورٍ جلديّة على رأس القوائم أسماء لرؤساء شُعَبٍ تحمّعيّة ولجان تنسيق ورجال مال وأعمال اشتروا بطاقات الدخول إلى مسرح السلطة بالعطاء الجزيل. في حين ركن على الرّفّ كلّ صاحب فكر أو مشروع سياسيذ. فلا يجب أن يبقى سوى الطيّعون المتماهون مع تصوّر الباجي للعمل السياسيّ.
من وجهة نظر الرجل  ومن جاوره، فإنّ التفكير البراغماتي يبيح له مثل هذا السلوك. لماذا نغيّر اللاّعبين ماداموا قد أثبتوا طيلة عقود ولاءهم لصاحب القرار؟ هم يعرفون خبايا الناس وأسرارهم وآليّات وقوانين الّلعبة السياسيّة الّتي لطالما حكمت تونس.
من وجهة نظر مخالفيه، فإنّ هؤلاء تحديدا المسؤولون عمّا آلت إليه الأوضاع. هم السبب في تراكم أسباب القهر والإحتجاج. هم أنفسهم من ساهم بشكل رئيسيّ في تركيز الديكتاتوريّة ومن أدّوا إلى الثورة عليها وعليهم.
لقد ساهم هؤلاء وغيرهم في بناء حزب الباجي، حول الباجي، وبهيكليّة قوامها قايد السبسي الأب فالإبن. ليس من عجب إذن أن تطغى على خطاب الباجي في كلّ لقاء صحفيّ نبرة تمجيد الذات وتأليه الأنا، وليس من عجب أن يدور كلّ الحديث إلاّ بعضه عن حكمة الباجي ورؤيته الثاقبة وحنكته السياسيّة، وأن يكون الآخرون "غبارا من أفراد" كما قال في اجتماع عامّ ذات يوم.
يوم قرّر الباجي قايد السبسي فضّ الإشتباك ووقف إطلاق النار مع حركة النهضة فعل ذلك بمنطق زعيم يلتقي زعيما وشيخ يلتقي شيخا، دون أن يستشير في ذلك حلفاءه في الإتّحاد من أجل تونس، ولا أن يراعي حالة المدّ القويّة الّتي عرفها في تلك الفترة اعتصام الرحيل. هل كان بمقدور أحد من داخل النداء أن يقول للباجي لقد تصرّفت بشكل منفرد؟ وهل كان بمقدور أحد من داخل النداء أن يحاسب زعيمه على قوله في الردّ على سؤال صحفيّ: "أنا ما نشاور حدّ"؟ تلك العبارة المقتضبة تختزل شخصيّة الرجل الّتي صبغت شخصيّة حزبه الّذي تحوّل إلى ما يشبه محرّك إطلاق الصواريخ. هل تعرفون أنّ الصاروخ ينفصل عنه محرّكه ويسقط بُعَيْدَ إطلاقه بعد أن يعطيه الدفع اللاّزم، حتّى لا يثقله؟ قدر نداء تونس أن يكون مجرّد محرقة للكيروزين.
معزّ الباي،
الباجي قائد السبسي : عندما ينقلب "رجل العائلة" على "رجل السياسة"،
'آخر خبر'، العدد 106،
الثلاثاء 19 أوت 2014، ص. 18

Un plan Marshall sans lendemain pour les "printemps arabes"

En élisant une nouvelle Assemblée nationale me 26 octobre [2014], les Tunisiens porteront les espoirs du "printemps arabe". Confrontées au chaos libyen, à la guerre syrienne ou à l'autoritarisme égyptien, les populations ne se font plus d'illusions quant aux promesses des occidentaux. Annoncée main sur le cœur dans une cité balnéaire française en 2011, l'aide économique internationale n'est jamais arrivée.
Qui se souvient encore du partenariat de Deauville? Il y a trois ans, les membres du G8 (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, Russie) réunis à Deauville les 26 et 27 mai 2011, annonçaient en fanfare un plan d'aide d'une ampleur sans précédent en faveur des pays secoués par le "printemps arabe". Un volet politique aiderait à la mise en place d'Etats de droit où le pouvoir de décision serait contrôlé par les citoyens, tandis qu'un volet économique assurerait la prospérité de ces jeunes démocraties. Le président français Nicolas Sarkozy, hôte de la réunion, souhaitait en faire le "moment fondateur" d'une relation nouvelle entre les Etats arabes et les huit pays les plus industrialisés.
[...] Mais derrière cette unanimité de façade se profilaient de grandes manœuvres et de petits calculs qui faisaient douter de la sincérité de l'engagement des signataires du communiqué. Ainsi, le président français avait cherché à prendre de vitesse ceux de ses homologues étrangers qui envisageaient des initiatives similaires. Voulait-il faire oublier les "maladresses" qui avaient accompagné le début du soulèvement? Trois jours avant la fuite de M. Zine El-Abidine Ben Ali, par exemple, la ministre des affaires étrangères française, Mme Michèle Alliot-Marie, avait proposé d'apporter aux autorités tunisiennes le "savoir-faire de nos forces de sécurité". Comme de nombreux membres de la classe politique, la ministre entretenait des liens étroits avec le régime tunisien [Cf. Lénaïg Bredoux et Magnaudeix, Tunis Connection. Enquête sur les réseaux franco-tunisiens sous Ben Ali, Seuil, Paris, 2012]. Lorsqu'il fallut nommer un envoyé spécial du G8 pour la mise en oeuvre du partenariat de Deauville, le président Sarkozy porta son choix sur M. Edouard Balladur. S'il s'agissait d'adresser un message d'espoir à une jeunesse soucieuse de balayer des élites fossilisées et corrompues, il aurait pu mieux faire. L'ancien premier ministre français, alors âgé de 82 ans, n'était réputé ni pour les élans réformateurs ni pour sa connaissance particulière de la région, et son nom évoquait surtout des affaires de fonds occultes et de rétrocommissions sur les contrats d'armement.
Très vite, les faiblesses structurelles du partenariat apparurent. Les six pays "en transition", selon la catégorie établie pour la circonstance par le FMI, constituaient un groupe hétéroclite. La Tunisie et l'Egypte avaient été le théâtre de soulèvements populaires réussis, suivis d'élections démocratiques. Ailleurs, le tableau était plus sombre. Au Yémen, et surtout en Libye, où l'intervention des troupes étrangères joua un rôle déterminant, l'éviction des dictateurs fut suivie de guerres civiles. Quant à la Jordanie et au Maroc, leur évolution restait toute relative : l'accès à la manne supposée du partenariat de Deauville, qui récompensait leur "modération", devait les aider à aller dans la bonne direction, afin justement d'éviter les affres de la révolution.
Les intérêts et les priorités du G8 ne coïncidaient pas toujours avec les objectifs des insurgés. Face aux enjeux stratégiques et migratoires, à la menace terroriste ou aux réalités commerciales concernant notamment le pétrole, les avancées démocratiques ne faisaient guère le poids. D'autant que, plombés par la dette en raison du renflouement de leurs établissements financiers, les pays riches ne semblaient pas en mesure de tenir leurs promesses généreuses. La répression des manifestations avec le soutien des troupes saoudiennes à Bahreïn, les affrontements armés au Yémen, en Libye et surtout en Syrie transformèrent la donne. L'euphorie des débuts céda la place à une inquiétude mêlée de lassitude. La nostalgie des régimes autoritaires déchus, hier encore alliés utiles, se fit vite sentir. Les manquements démocratiques de certains Etats inspirèrent une certaine indulgence. Bientôt, la politique du "deux poids, deux mesures" ne s'embarrassa plus de précautions rhétoriques. Le premier ministre britannique David Cameron résuma laconiquement la nouvelle donne en 2012 : "Bahreïn n'est pas la Syrie" [David Wearing, "Bahrain may not be Syria, but that's no reason for activits to turn a blind eye", The Guardian, Londres, 8 mai  2012].
Quant aux "partenaires régionaux" censés stabiliser les six pays en transition, ils choisirent de prendre parti dans les conflits internes qui y faisaient rage. Et, plutôt que l'alliance des islamistes contre les régimes laïques qu'annonçaient les tenants de la théorie du "choc des civilisations", les lignes de fracture reflétèrent tantôt les luttes de pouvoir et d'influence, tantôt le désir d'endiguer la contagion démocratique. Des Etats comme la Turquie ou le Qatar, qui faisaient valoir jusque-là leur désintéressement et leur préférence pour l'absence de conflits avec leurs voisins, prirent fait et cause pour certaines factions. A coups d'espèces sonnantes et trébuchantes, les partenaires régionaux jouèrent ainsi le rôle de pompiers pyromanes. Tout cela compliqua singulièrement les projets d'entente nationale et les nouveaux départs. Est-ce un hasard si seule la Tunisie, qui possède peu de ressources naturelles et suscite de ce fait moins de convoitises, réussit - non sans peine - à établir les bases d'un compromis politique ?
En raison de son importance stratégique et démographique, l'Egypte fut en revanche le théâtre de tous les affrontements. L'Arabie saoudite, solidaire du président déchu Hosni Moubarak, s'opposa aux Frères musulmans, tandis que le Qatar et la Turquie les appuyèrent. Un an après son investiture, M. Mohamed Morsi, seul président civil démocratiquement élu dans l'histoire du pays, fut destitué. Et le mouvement des Frères musulmans, déclaré "organisation terroriste", fut banni à la suite du coup d'Etat militaire du 3 juin 2013 du général, futur maréchal et futur président Abdel Fatah Al-Sissi.
Les références au plan Marshall, programme américain d'assistance économique et technique qui visait à reconstruire les sociétés européennes ravagées par la seconde guerre mondiale, semblent inévitablement. Pendant une période de quatre ans (de 1948 à 1952), les Etats-Unis ont consacré 13 milliards de dollars de l'époque (soit près de 90 milliards d'euros de 2014) à la reconstruction européenne, jetant ainsi les bases d'une croissance économique durable et d'une stabilisation politique des démocraties occidentales. Mais la différence avec le partenariat de Deauville est de taille. Lorsqu'il annonça son programme européen de relance, le secrétaire d'Etat américain George Marshall appela les Européens à se rencontrer afin de mettre en place leur propre projet de reconstruction, que les Etats-Unis s'engageaient ensuite à financer. On était alors bien loin du dogmatisme idéologique qui a pris le dessus depuis. Ainsi, pas moins de 42% des sommes allouées part le plan Marshall à Paris furent affectées à trois entreprises nationalisées : Electricité de France (EDF), les Charbonnages et la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) [Lire Serge Halimi, Le Grand Bond en arrière. Comment l'ordre libéral s'est imposé au monde, Fayard, Paris, 2006].
Le FMI occupe la place la plus importante dans ce dispositif. "Ses décisions, explique Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, constituent un curieux mélange d'idéologie et de mauvaise théorie économique. Le dogme voile à peine les intérêts particuliers. A chaque crise, le FMI prescrit à nouveau les mêmes remèdes, pourtant périmés et inappropriés, sans se soucier de l'impact sur les populations. J'ai rarement vu des estimations de l'impact de ces politiques sur la pauvreté, ou des analyses ou discussions approfondies au sujet de politiques alternatives. Il n'y avait toujours qu'un seul remède possible. L'idéologie dictait la politique à suivre. Les pays devaient accepter les diktats du FMI sans débat. De telles habitudes me faisaient horreur. Ces politiques produisaient de mauvais résultats, et elles étaient antidémocratiques. Quant aux pays concernés, ils craignaient de s'opposer ouvertement au FMI, de peur de perdre les financements promis" [Joseph E. Stiglitz, Globalisation and Its Discontents, W.W. Norton & Co., New York, 2002 (Publié en français sous le titre La Grande Désillusion)].
[...] La "communauté internationale" aurait pu, par exemple, s'adosser au partenariat de Deauville pour prendre des initiatives aussi audacieuses que salutaires dans le domaine décisif de la réduction de la dette extérieure. Les nouveaux régimes avaient hérité d'un lourd passif, dont le service grevait lourdement les budgets nationaux. Afin de ne pas ternir leur image auprès du monde de la finance et des investisseurs étrangers, ils se gardèrent de réclamer trop fort son effacement, même partiel. Pourtant, une part non négligeable de la dette aurait pu être jugée "odieuse" et illégitime, selon la doctrine formalisée en 1927 par l'émigré russe Alexander Nahum Sack, alors professeur de droit à Paris : "Si un pouvoir despotique contracte une dette pour fortifier son régime despotique et réprimer la population qui le combat, cette dette est odieuse pour la population de l'Etat. Elle n'est donc pas obligatoire pour la nation : c'est une dette de régime, dette personnelle du pouvoir qui l'a contactée; par conséquent, elle tombe avec la chute du pouvoir" [Alexander Nahum Sack, Les Effets des transformations des Etats sur leurs dettes publiques et autres obligations financières, Recueil Sirey, Paris, 1927].
Mais, Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo l'ont expliqué, l'idéologie, l'ignorance et l'ignorance - les trois "i" - empêchent les créanciers de se remettre en question et donc d'entreprendre des réformes sérieuses [Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, Poor Economics : A Radical Rethinking of the Way to Fight Global Poverty, PublicAffairs, New York, 2011. Lire aussi "Les faiseurs de révolution libérale" et "Fastueuses banques de développement", Le Monde Diplomatique, respectivement mai 1992 et décembre 1993]. L'idéologie néolibérale, faite d'abstractions et déconnectée des réalités sous-jacentes, encourage les recettes orthodoxes, peu adaptées aux circonstances particulières (historiques, culturelles, sociales et religieuses) des pays qu'elle entend réformer. A cela s'ajoutent les lourdeurs bureaucratiques, le carriérisme et d'autres facteurs d'inertie.
Les attentes des peuples qui venaient de se soulever se situaient aux antipodes de la posture des professionnels de l'aide extérieure, en particulier du FMI. Qu'on en juge. Au printemps 2011, quelques jours avant la rencontre de Deauville, un collectif d'économistes tunisiens proposait "un plan économique pour soutenir la transition démocratique en Tunisie" ["Un plan économique pour soutenir la transition démocratique en Tunisie", Le Monde, 18 mai 2011]. Constatant que les transitions démocratiques engendrent souvent une courbe en forme de "J" - une récession suivie d'une reprise de l'activité vers un niveau supérieur au point de départ -, ces économistes réclamaient une assistance internationale afin d'éviter la phase de décroissance initiale : "Il est de la responsabilité de la communauté internationale d'éviter que la Tunisie n'entre dans un cercle vicieux : pauvreté et augmentation du chômage entraînant une augmentation du populisme et de l'extrémisme qui, à leur tour, conduisent à l'isolationnisme et, de là, à l'accroissement de la pauvreté et du chômage". Et ils insistaient sur deux priorités : "1. Une aide immédiate pour les subventions alimentaires et énergétiques, ainsi que pour un plan de recyclage à l'intention des diplômés chômeurs. 2. Un plan du G8 doté de 20 à 30 milliards de dollars sur cinq à dix afin d'investir dans le désenclavement de l'intérieur du pays".
Au même moment, dans une note transmise au G8, le FMI changea de ton. Après avoir réclamé des politiques économiques assurant la "stabilité", une "protection sociale complète et bien ciblée" et des "institutions efficaces et transparentes", il annonça un traitement de choc imminent : "Des changements graduels n'aboutiront pas à [la baisse du chômage]. Une augmentation considérable du rythme de la croissance économique est nécessaire, ce qui réclame des politiques soutenant un environnement favorable au secteur privé" [Le FMI disposé à prêter jusqu'à 35 milliards de dollars aux pays arabes", Le Monde, 26 mai 2011]. En somme, il s'agissait pour les fonctionnaires internationaux d'imposer un plan d'ajustement structurel de plus, encore plus vaste et plus ambitieux que les précédents.
Une question essentielle se pose donc : à qui les dirigeants des Etats "en transition" doivent-ils rendre des comptes ? Aux bailleurs de fonds étrangers, comme ce fut le cas avant les révoltes arabes, ou aux électeurs , comme dans toute véritable démocratie ? Avant la tourmente, les rapports  du FMI et de la Banque mondiale présentaient les régimes de MM. Ben Ali et Moubarak comme des réussites éclatantes. Les bouleversements politiques transformaient la donne : d'une part, ces pays réclamaient le changement, au moment où les organismes internationaux misaient sur la continuité; d'autre part, la transition imposait une aide d'urgence, ni conditionnelle, ni liée. Les soulèvements provoquent en effet un ralentissement économique (dû à la fuite initiale des capitaux, à la baisse du tourisme et des investissements étrangers, etc.).
Entre sympathisants impatients et contre-révolutionnaires aux aguets vient le temps des périls. Une aide d'urgence est souvent requise pour les prévenir. En Egypte, un prêt de 4,8 milliards de dollars, promis et jamais accordé par le FMI, devait permettre de rétablir la confiance. A défaut de garantir le succès de la révolution escomptée, ce prêt aurait donné une chance aux nouveaux dirigeants. Il posa comme condition sine qua non que les gouvernements successifs cessent de subventionner les produits de première nécessité. Dans des circonstances véritablement historiques, était-ce vraiment la réforme la plus nécessaire? S'exprimant au nom de la "communauté internationale", le FMI sembla le croire. En Egypte et en Tunisie, chacun se souvient pourtant que des "émeutes du pain" avaient embrasé la rue, respectivement en 1977 et en 1984. Accepter une telle suppression des subventions équivalait à un suicide politique. Résultat : pendant que les négociations traînaient en longueur, la courbe en "J" se transforma en spirale infernale. Entre la chute du président Moubarak et celle du président Morsi, la note de l'Egypte fut dégradée six fois par l'agence de notation Standard & Poor's [Borzou Daragahi, "S&P cuts Egypt's credit rating again amid fiscal health fears", Financial Times, Londres, 9 mai 2013. Lire aussi "Ces puissantes officines qui notent les Etats", Le Monde Diplomatique, février 1997].
Depuis la contre-révolution égyptienne du 3 juillet 2013 et l'"élection" de M. Al-Sissi en juin 2014, l'optimisme n'est plus de mise. Deux facteurs dominent à présent l'analyse conventionnelle : d'une part, la prétendue incompatibilité de la démocratie avec les mœurs du monde arabe ; d'autre part, l'incompétence de l'ex-président Morsi. Il serait utile de s'intéresser au chaînon manquant dans l'analyse : les carences de l'aide internationale [Cf. "Making the Deauville partnership work", rapport soumis à la Banque africaine de développement, novembre 2013]. Car si, comme l'affirment les discours officiels, la "transition démocratique" est toujours en marche, il va être à nouveau question de "plans Marshall". Dans ces conditions, les responsables du partenariat de Deauville ne devraient-ils pas rendre des comptes et expliquer où sont passés les 80 milliards de dollars promis au départ?
Ibrahim WARDE*
"Belles promesses envolées du partenariat Deauville,
Un plan Marshall sans lendemain pour les "printemps arabes"",
Le Monde Diplomatique,
N°727, 61ème année,
Octobre 2014, pp. 6-7

*Ibrahim Warde : Professeur associé à la Fletcher School of Law and Diplomacy, Tufts University (Medford, Massachusetts, Etats-Unis). Auteur notamment d'Islamic Finance in the Global Economy, Edinburgh University Press, 2010.

samedi 20 décembre 2014

La voix de la France enfouie sous les bombes

Il était une fois un pays. Ce n'était pas une superpuissance mais, dans un monde coupé en deux, il proclamait à la fois son attachement au camp occidental et son refus de la vassalisation. A Phnom Penh, en 1965, le président Charles de Gaulle dénonçait l'intervention américaine sans issue au Vietnam; à Paris, en 1967, il condamnait l'attaque israélienne contre ses voisins arabes. Longtemps après, l'écho de cette voix résonnait encore.
Chacun se souvient du discours flamboyant du ministre des affaires étrangères français Dominique de Villepin au Conseil de sécurité des Nations Unies, le 14 février 2003. La France, prévenait-il, opposerait son veto à une résolution autorisant une action militaire contre l'Irak. Avec plus d'une décennie de recul, des dizaines de milliers de morts, un Etat irakien à la dérive, cette harangue sonne toujours juste.
Pourtant, ce ne fut qu'un chant de cygne. effrayé par sa propre audace, le président Jacques Chirac entérina quelques semaines plus tard l'occupation américaine de l'Irak, puis se démena pour rétablir les ponts avec Washington. son successeur M. Nicolas Sarkozy, accéléra la marche à l'inféodation : la France rallia le commandement intégré de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et se proclama fidèle alliée des Etats-Unis, encore dirigés par M. George W. Bush.
Mais il allait revenir à un président socialiste d'achever le tournant de la soumission. En envoyant des troupes au Mali et en Centrafrique tandis que son ministre de la défense proposait de récidiver en Libye, se reprenant les arguments de Tel-Aviv durant la guerre de Gaza de l'été 2014, M. François Hollande engagea le pays dans la "guerre mondiale contre le terrorisme".
Pour conforter son statut de chef des armées, sans l'ombre d'une hésitation ni débat à l'Assemblée nationale - sinon une discussion sans vote après la décision -, il fournit des armes au gouvernement irakien, alors même qu'il n'y avait plus de premier ministre à Bagdad. Puis, le 19 septembre, il envoya les Rafale français à la traîne des F-16 américains.
Tout en affirmant une autonomie d'action dans les détail - le choix des cibles frappées -, le président de la République s'en remet aux choix stratégies de Washington. Il n'ignore pourtant pas que la coalition de pays créée pour combattre l'Organisation de l'Etat islamique est hétéroclite, et que les buts de l'intervention américaine demeurent flous.
Les autorités reprennent une vielle antienne : en se battant en Irak (deux cent cinquante conseillers militaires français se trouveraient sur le terrain (Lire Philippe Leymarie, "Hollande, l'Irakien", Défense en ligne, 17 septembre 2014, http://blog.mondediplo.net), la France se protégerait, se mettant à l'abri de la "menace terroriste" - alors même que de telles ingérences tendent à légitimer et à unifier les groupes djihadistes dans leur combat contre l'Occident. En privilégiant l'option militaire, Paris renonce à se faire entendre. Désormais, le bruit des bombes recouvre la vois de la France.
Alain GRESH
Le Monde Diplomatique
N°727, Octobre 2014, P. 6

samedi 1 novembre 2014

L'endoctrineur --- La Désintégration



« J’ignorais comment  les jeunes se trouvaient endoctrinés, j’ai découvert qu’en réalité c’était extrêmement simple : l’endoctrineur sait de quoi sont faits leurs sentiments, leur aigreur, il sait comment agir avec eux, il sait quels points toucher en eux. À un jeune qu’il rencontre dans la rue, il dit dans un premier temps que s’il est seul, sans rien, c’est que la société fait tout pour qu’il ne soit personne, pour qu’il ne compte pas. Peu à peu il le coupe de toute autre influence que la sienne, il le sépare de son environnement familial et lui donne des repères de substitution : tu n’es pas français comme les autres Français puisque tu n’as droit à rien, tu n’es pas algérien ou tunisien comme tes parents, ton père a fait tous les boulots dont les Français ne voulaient pas, tu es un musulman et tes seuls frères sont ceux qui combattent pour l’islam. Ces jeunes possèdent une énergie abrupte, qui n’a de prise sur rien et qu’il suffit au recruteur de détourner et de canaliser. Pour l’endoctrineur, c’est un business comme un autre, il leur vend de la religion comme il pourrait leur vendre de la drogue. Et si ça ne fonctionne pas avec un, il passe à un autre, les proies ne manquent pas » (Mohamed SIFAOUI). Marié à une jeune femme d’origine algérienne issue d’un de ces quartiers que l’on est difficile, ‘Philippe FAUCON’ [le réalisateur] connaît bien les personnages de « la Désintégration », dont il a remarqué « qu’ils se renferment de plus en plus sur eux-mêmes, portés à une forme d’autisme par des sentiments d’aigreur, de frustration, de déception, qui les conduisent à des comportements très négatifs, de l’ordre du rejet, de la séparation ». Aussi s’est-il déclaré intéressé lorsque deux jeunes producteurs, ‘Yves CHANVILLARD’ et ‘Nadim CHEIKHROUHA’, lui ont proposé ce sujet qui retrace un parcours similaire à celui de ‘Zacarias MOUSSAOUI’, un des vingt terroristes du 11 septembre 2001.
[Les acteurs d’origine maghrébine] que [‘Philippe FAUCON’] a choisis sont magnifiques, de ‘Rashid DEBBOUZE’, jeune frère de Jamel (26 ans), qui incarne Ali, celui qui tombe dans le piège, à ‘Yassine AZZOUZ’, le recruteur, en passant par ‘Zahra ADDIOUI’, une non-comédienne, qui interprète la mère d’Ali et à qui revient la conclusion du film, bouleversante. De quelle « Désintégration » s’agit-il en vérité ? De celle de gamins perdus, oui, sans aucun doute, mais avant tout et surtout de celle d’une société toute entière. Aussi le film de ‘Philippe FAUCON’ fait-il froid dans le dos. Mais il donne un sérieux coup de fouet, de ceux qu’on peut juger salutaires.
Pascal MÉRIGEAU,
« L’endoctrineur »,
Le Nouvel Observateur,
N° 2466, 9 février 2012

"حتّى لا يأكل الماضي المستقبل"

إنّ القيام بثورة ليس هدفا بحدّ ذاته، بل جاءت الثورة دفاعا عن الحرّيّة ومن أجل الشّغل وحتّى يلقى الفقراء والمهمّشون عيشا أفضل. أمّا أن نبكي على من مات ونترحّم ونستجدي المشاعر فهذا لا ينفع الأحياء... في ذكرى الثورة، كان من الأحرى أن نقول ما حقّقت الثورة منذ اندلعت وكم خلقت من موطن شغل جديد وكم من مهمّش تمّ دمجه وكم من فقير خرج من الفقر...
أسأل هل حقّقت الثورة بعضا من غاياتها؟ بعد سنة، ازداد الوضع في تونس سوءا وتعقيدا. بعد سنة من الثورة، تكاثر البطّالون وغابت الإستثمارات وأغلقت المصانع وكثرت المزابل وأربكت الجامعات إلى غير ذلك من الإخلالات الكثيرة وآخرها وأخطرها هذا الضرب المتواصل للحرّيّة وهذا التّعسّف على من خالف الرّأي وهذا الوعيد المفزع... فهل هي الثورة تأكل نفسها؟ وهل هم الموتى يلتفّون على الأحياء؟ وهل هو الماضي يعصف بالمستقبل؟ حان الوقت لنمُرَّ إلى أشياء أخرى عاجلة. كفى التفاتًا إلى ما فات واننظر حالاّ إلى الأفق.


شيحة قحة

"حتّى لا يأكل الماضي المستقبل"

المغرب، العدد 137، الخميس 2 فيفري 2012، ص. 14